À la recherche des sources de la croissance économique

Dessin de Voctor Bogorad

Alors que la Russie est sous les feux de la rampe, avec les Jeux Olympiques de Sotchi, un certain nombre de problèmes économiques restent en suspens. Une nouvelle politique économique va devoir s’imposer en Russie tant pour ses équilibres politiques internes que pour lui permettre d’occuper le rang international que sa diplomatie a contribué à lui donner. Les facteurs internationaux tirant vers le bas la croissance économique, et en particulier la situation européenne, vont perdurer de nombreux mois. Or, la Russie ne peut se permettre aujourd’hui une trop longue période de stagnation. Certes, les Investissements directs étrangers ont connu une hausse importante ces derniers mois. Mais cela ne suffira pas à redonner à la croissance économique la vigueur qu’elle a connue même si ces investissements constituent un bon indicateur de l’attractivité économique.

La Russie doit donc trouver en elle-même les sources d’une croissance forte, en coopération avec ses partenaires, tant asiatiques qu’européens. Elle doit pour cela cesser de fétichiser la stabilité de son taux de change. Il semble bien que cela soit ce qui se passe depuis le début du mois de janvier 2014. Signe de l’inquiétude que provoquent actuellement les marchés émergents chez les acteurs, on a constaté une chute du rouble par rapport au dollar.

Mais cette chute sera aussi bénéfique pour la Russie, dont l’économie peut retrouver une compétitivité qui avait été érodée par une lente hausse du taux de change réel. L’arbitrage se fera donc entre la politique monétaire et la politique budgétaire.

Aujourd’hui, c’est bien la politique monétaire qui offre le plus de possibilités d’aménagements. La Banque centrale de Russie a annoncé sa décision de cesser d’intervenir sur le marché des changes et de passer à une politique dite de ciblage de l’inflation. Il reste à voir quelle sera la politique de la Banque centrale durant cet hiver et le printemps prochain. La politique de ciblage de l’inflation n’est pas adaptée à la situation de la Russie. La Banque centrale indique cependant de telles marges de fluctuations par rapport à son objectif d’inflation (5% pour 2014 avec +/- 1,5% de variation) que l’on peut y voir une politique délibérée. Il est clair aujourd’hui que la Banque centrale a décidé de laisser le rouble se déprécier de 15% à 20% afin de rétablir la compétitivité de l’industrie russe, ce qui confirme notre analyse antérieure sur le taux de change réel.

Le modèle de développement russe, qui est actuellement très largement extraverti, doit aussi céder la place à un modèle plus autocentré, sur la Russie et sur les pays qui l’entourent. Cela implique de donner un véritable contenu de coopérations industrielles à l’Union douanière qui se met en place, mais aussi de définir une vraie politique par rapport à l’Ukraine, dont on sait les tensions que provoque ce pays aujourd’hui entre l’Union européenne et la Russie. En réalité, l’avenir économique de l’Ukraine semble bien devoir s’écrire dans un partenariat avec la Russie. L’industrie, et globalement l’économie ukrainienne représente encore un large segment de l’industrie russe. Si l’on regarde les perspectives de ces prochaines années, la situation économique de l’Union européenne ne se compare pas aux possibilités et aux potentialités du marché de l’Union douanière. Cette dernière peut devenir rapidement une zone de forte croissance. L’intérêt bien compris de l’Ukraine serait donc de se rapprocher de la Russie, et l’intérêt bien compris de l’UE serait d’en prendre acte.

Enfin, les formes de l’intégration internationale de l’économie russe doivent évoluer. Dans ce domaine aussi une logique de coopération industrielle doit se substituer à la logique de fournisseur de matières premières qui a dominé jusqu’alors.

Ceci, cependant, pose un problème à de nombreux pays – dont la France – sans que l’on comprenne très bien pourquoi. Pourquoi voit-on des opérations qui pourraient être fructueuses tant pour l’industrie française que pour l’industrie russe être freinées, voire bloquées, tant par la frilosité des banques que par les mauvaises manières de l’administration ? Les arguments avancés (la crainte de blanchiment de capitaux) sont futiles et dérisoires quand on regarde la liste des partenaires russes. En fait, la Russie ne semble pas ici faire exception dans l’ensemble des pays émergents, d’après Alexandre Ivlev, le Directeur de l’agence Ernst & Young pour la Russie. Il y a une russophobie instinctive des milieux bancaires et de Bercy, russophobie qui ne repose sur rien de concret qui soit avouable. Il est donc particulièrement important que se mettent en place des logiques d’investissements croisés, que des entreprises russes puissent enfin librement investir en France et réciproquement des entreprises françaises en Russie. La part des investissements directs n’a en effet cessé de monter depuis l’an dernier.

Jaques Sapir est le Directeur d’études à l’EHESS.

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