Bloodhound Gang : la meilleure tournée de sa carrière en Russie

Dessin de Dan Pototski

Dessin de Dan Pototski

Au cours d’un concert à Odessa, en Ukraine, le groupe américain Bloodhound Gang a profané le drapeau russe. Pendant plusieurs jours, cette nouvelle a fait la une de l’actualité en Russie, et le pays s’en est dit profondément indigné, faisant même passer au second plan l’affaire Snowden, les meetings de l’opposition ou encore l’augmentation des prix.

Les faits ne sont pas glorieux, mais plutôt véritablement blessants. Mais d’un autre côté, a-t-on déjà vu des musiciens de la scène alternative éviter la provocation et honorer son public ? L’histoire de la musique punk débute avec l’emblématique groupe des Sex Pistols et leurs insultes à la reine, en direct à la télévision. En réaction, la réponse ne s’est d’ailleurs pas fait attendre : dans la rue, les musiciens du groupe ont été passés à tabac et leur maison de disque a résilié sans tarder leur contrat.

C’est un peu ce qui s’est passé avec Bloodhound Gang. A Anapa, dans le sud de la Russie, on leur a jeté des œufs pourris, à l’aéroport, deux cosaques ont tenté de les tabasser, et leurs concerts ont été annulés en Russie. La différence, c’est que dans le cas des Sex Pistols, le gouvernement a choisi de ne pas intervenir dans le conflit. Alors que, selon l’agence de presse Interfax, la police d’Anapa a déjà commencé la vérification des faits pour l’enquête ouverte à l’encontre du bassiste Evil Jared, en vertu de l’article 329 du code pénal («Violation de l’emblème national de la Fédération de Russie ou du drapeau national de la Fédération de Russie»). L’article prévoit plusieurs années d’emprisonnement. D’autre part, les commentaires des députés, qui ont qualifié les actes du bassiste d’action planifiée d’antirusse, vont bon train. Ainsi, le vice-président de la Douma (Chambre basse du Parlement), Sergueï Neverov, a exigé l’arrestation des organisateurs du concert qui ont invité le groupe à se produire en Russie. Le terrible concept de « russophobie » a fait son apparition dans les discours. En d’autres termes, on ne nous aime pas, voire pire, on nous attaque.

En guise de consolation pour les députés, on peut dire que la Russie n’est pas la seule à ne pas aimer les Bloodhound Gang. Le journal Vesti.ru rapporte qu’un jour avant l’acte de profanation du drapeau russe, les musiciens auraient uriné sur le drapeau ukrainien lors d’un concert à Kiev. La loi ukrainienne prévoit une peine de 6 mois d’emprisonnement à l’encontre des auteurs d’actes de profanation contre les symboles de l’Etat ukrainien, ou une amende de 80 euros. Mais les forces de l’ordre pourtant présentes lors de cette représentation ont ignoré l’incident, tandis que le public a réagit aux provocations des musiciens du groupe par un rire approbateur.

Toute la question est de savoir qui et où on provoque. Kiev est une grande capitale. La région de Kouban, qui a annulé le concert des Bloodhound Gang, est une sorte de Texas russe, des plus conservatrices et patriotiques, axée sur ses valeurs régionales traditionnelles. L’opposition politique, les gays et les étrangers n’y sont pas les bienvenus. Les Cosaques, ces cow-boys russes toujours prêts à en découdre, se sentent investis d’une mission de défense des sanctuaires nationaux. De ce point de vue, mieux vaut les éviter.

D’un autre côté, si des punks russes s’étaient torchés les fesses avec le drapeau américain en plein Texas, ils auraient sans doute eu, eux aussi, de gros problèmes. Tandis qu’à New York, Moscou ou Kiev, c’est autre chose. Les réactions sont en général quasi-inexistantes. D’autant qu’aux Etats-Unis, le « Stars and Stripes » est souvent malmené lors des meetings et manifestations, les manifestants étant protégés de toute poursuite par le Premier amendement de la Constitution.

Aucun rapport, donc, avec la russophobie. Dans son hymne alternatif de la Pennsylvanie, Bloodhound Gang ne se prive pas de dire ce qu’il pense de son propre Etat. Et comme le chante le musicien de punk russe Egor Letov : « je serais toujours contre ! ». Contre tout, peu importe quoi. Le rock-n-roll est ainsi fait. Un genre dangereux qui, dès ses débuts, s’accompagne du crime. La moitié des bluesmen sont des criminels. Le banditisme, l’obscénité et la drogue en font partie. Et même le célèbre balancement de hanches du grand Elvis lui aura valu d’être accusé de perturber la paix publique. N’importe quel musicien de rock soviétique a été, un temps de sa vie, poursuivi par le code pénal : pour avoir joué des concerts non autorisés, pour avoir écrit des chansons antisoviétiques, ou simplement pour avoir été contre. A ce moment, le rock-n-roll connaît une période florissante.

Au fil du temps, le tabou se fait moindre. Certes, le rappeur Eminem se met à dos tout le monde : les homosexuels, les noirs, les femmes, les politiques, et même sa propre mère. Mais il sera tout de même récompensé par 13 Grammy Awards. C’est fini, l’injure ne choque plus. Ce qui annonce une crise de la créativité.

A quoi bon ? La réponse est simple : procurer des émotions fortes, des réactions disproportionnées. Secouer, faire bouger, réveiller l’humanité. Ainsi faisaient les faibles d’esprits sous l’ancienne Russie, ces premiers punks russes qui déclaraient à qui voulait bien entendre des propos outrageants et vils sur les seigneurs des lieux. Ainsi exécutaient-ils des danses obscènes et entonnaient-ils des chants blasphématoires.

Mais l’être humain s’habitue à tout, et ce qui, auparavant, blessait, cesse un jour de le toucher. Aujourd’hui, personne ne sera surpris de voir des fesses nues à un concert, ni d’entendre des gros mots en direct à la télé. Le groupe de punk russe Leningrad qui, au début des années 2000 choquait avec ses chansons particulièrement grossières et obscènes, semble aujourd’hui tout à fait acceptable à l’oreille du public, car les consciences se sont adaptées.

Aujourd’hui, les groupes radicaux se font de plus en plus rares. Tous, en quelque sorte, s’intègrent au système. Les années 1990 et 2000 sont des époques de protestation commerciale de façade : choquer de telle sorte que les gens comprennent que c’est pour rire. Chanter « trash », mais sans froisser personne. « Les vrais révoltés sont peu nombreux », chantait le barde Vladimir Vyssotski. C’est pourquoi la société a réagit si violemment à la performance artistique des Pussy Riot, dans la cathédrale du Christ Saint-Sauveur. En s’attaquant au sentiment religieux, les punkettes russes ont touché le nerf sensible de la société russe, qui les a condamné à la prison et à l’ostracisme.

En touchant à un symbole de l’Etat, Bloodhound Gang s’attaque à un thème non moins sacré. Et le retour ne s’est pas fait attendre. La pire insulte pour eux aurait sans doute été de passer inaperçus, de ne provoquer aucune réaction. Pour un punk, ce serait l’échec complet. Mais Bloodhound Gang s’est retrouvé dans l’un de ces rares pays qui tient encore à la sacralisation de ses valeurs. Un pays qui sait comment répondre aux provocations des groupes de punk. Et je ne peux qu’applaudir la façon dont cela a été mené.

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