Congé paternité: dix ans après son introduction, la société russe y est-elle prête?

Evgeny Biyatov/RIA Novosti
Depuis 2007 les représentants de la gente masculine en Russie peuvent bénéficier d’un congé allant jusqu’à 3 ans dans le but de s’occuper de leurs enfants. L’heure est donc au bilan, les mœurs se sont-elles adaptées et la pratique a-t-elle été adoptée par la société ?

« Hier, on a refusé un bon emploi à mon époux parce qu’il avait pris un congé parental il y a deux ans », a écrit fin octobre sur sa page Facebook la Moscovite Katrin Arno, dont le mari avait postulé chez RosEvroBank.

Le premier tour de l’entretien centré sur les qualités professionnelles de son époux n’a pas soulevé de questions, affirme-t-elle. C’est la deuxième rencontre avec les employés de la banque qui a débouché sur des interrogations peu délicates du genre : « L’Europe est-elle déjà aux portes ? »,« Pourquoi ce n’est pas ton épouse qui a gardé l’enfant ? »,« Ah, elle fait partie de ces personnes créatives ? ».

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Après que cette publication eut attiré l’attention des internautes et des médias, la banque a réagi, soulignant qu’aucun fait prouvant que la candidature avait été rejetée pour des motifs discriminatoires n’avait été révélé et que parmi les employés de RosEvroBank se trouvaient des hommes bénéficiant d’un congé paternité ou touchant l’allocation appropriée en ce moment-même.

Problème courant?

Ce message a tout de même fait remonter à la surface l’existence de préjugés au sein de la société russe au sujet de la répartition des tâches entre l’homme et la femme. « Bienvenue dans le monde ordinaire des femmes », tel est le commentaire qu’a laissé en bas de la publication une internaute, faisant par-là allusion au fait que la discrimination lors des entretiens d’embauche est encore monnaie courante.

Il n’est en effet pas rare que lors d’une telle entrevue, le recruteur demande indiscrètement à la prétendante au poste si elle envisage prochainement d’avoir un enfant. Or, comme le démontre une enquête menée par le portail SuperJob, dans 53% des cas l’employeur préfèrera embaucher un homme, l’argument « il ne prendra pas de congé parental » apparaissant comme l’un des plus répandus. En outre, certaines femmes, dont des spécialistes hautement qualifiées, ayant bénéficié des trois ans de congé maternité, se plaignent d’avoir très peu la cote auprès des employeurs à leur retour sur le marché du travail et ce, en dépit de la place qu’accorde l’État à la politique démographique.

D’autres utilisateurs ont confirmé dans leurs commentaires que, parfois, la simple attention portée par le père à son enfant se heurte encore à un mur d’incompréhension, y compris de la part de ses propres parents et de son entourage.

« Un de mes collègues était en arrêt maladie pour s’occuper de son enfant. Des femmes plus âgées que nous n’ont pas hésité à lancer des piques, soulignant qu’à l’époque, leurs époux ne se le seraient pas permis et que les hommes actuels étaient des sous-hommes. Une position bizarre, très bizarre à mon avis », indique ainsi une internaute.

« Mon mari s’occupe beaucoup de notre enfant. Lorsqu’il l’a emmené encore bébé deux fois d’affilée à la polyclinique sans que je les accompagne, les médecins lui ont demandé si son épouse était morte », poursuit une autre.

Un droit peu populaire

En Russie, les hommes ont obtenu le droit de prendre un congé paternité allant jusqu’à trois ans en janvier 2007. Toutefois, dix ans après la mise en application de cette pratique ces cas restent extrêmement rares – selon les données publiées en novembre 2015 par le portail SuperJob, seuls 39% des hommes en Russie n’excluaient pas la possibilité de bénéficier de ce droit, quant au nombre de ceux qui le mettaient en pratique, il n’excédait pas le taux de 2%. 29% des personnes interrogées ont quant à eux catégoriquement exclu une telle situation.

Une étude rendue publique par Zarplata.ru en octobre 2017 livre des données toutefois plus optimistes et affirme que de nos jours, 47% des hommes se disent favorables vis-à-vis de cette pratique.

Une attitude négative à l’égard de ce phénomène prédomine également chez certaines femmes. « De quel congé paternité pour les hommes s’agit-il? Je suis choquée par les histoires lues – c’est une dégradation. C’est une voie sans issue. Si l’homme ne sait pas gagner sa vie, qu’il dégage »,rapporte le portail d’informations Meduza, citant les propos d’une utilisatrice d’Instagram.

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D’après les données de Zarplata.ru, 47% des femmes opposées à ce que leur époux prenne un congé parental l’expliquent par leur non acceptation de la répartition « non traditionnelle » des tâches au sein de la famille.

Servir d’exemple

Comme l’a souligné dans un commentaire à Meduza Anna Rivina, juriste spécialisée dans les droits des femmes, les médias, le cinéma et la publicité continuent à nourrir l’idée que les hommes ne doivent pas se mêler de « bagatelles » telles que s’occuper des enfants. Bien que la loi offre cette possibilité aux représentants des deux sexes, la société n’y aspire donc pas encore.

« Il faut montrer plus d’exemples de pères qui restent à la maison avec leurs enfants tout en ne devenant pas défectueux », estime-t-elle.

D’après Rivina, encore aujourd’hui, le succès de la femme – même pour une excellente spécialiste - dépend en Russie de sa réussite dans sa vie personnelle. Or, il est parfois plus facile pour une femme de marcher au pas de la majorité et ce, même si elle gagne mieux sa vie que son époux.

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