Moscou se prépare à une discussion tendue durant la visite de Tillerson en Russie

Sur la photo : Rex Tillerson. Malgré un contexte tendu, les deux parties sont ouvertes au dialogue.

Sur la photo : Rex Tillerson. Malgré un contexte tendu, les deux parties sont ouvertes au dialogue.

Reuters
Personne en Russie ne s’attend à ce que la visite du secrétaire d’État américain à Moscou produise des résultats tangibles immédiatement. Pourtant, cela n’empêchera sans doute pas le Kremlin d’explorer les nombreuses possibilités qui s’ouvrent à l’occasion de la rencontre entre Lavrov et Tillerson.

Rex Tillerson. Crédit : ReutersRex Tillerson. Crédit : Reuters

La visite à Moscou du secrétaire d’État américain inspire peu d’espoir, mais attire une grande attention en Russie. Les commentateurs russes ne s’attendent à aucune grande percée diplomatique lors des pourparlers entre les chefs de la diplomatie russe et américaine, mais soulignent néanmoins l’importance de la première visite à Moscou de Rex Tillerson en sa nouvelle qualité de chef de la diplomatie américaine. 

Les experts pensent que la visite de Tillerson à Moscou est une tentative anticipée de l’administration américaine d’énoncer clairement la position de la Maison Blanche sur les enjeux internationaux essentiels et de les livrer directement au Kremlin. Cela ne devrait pas être une mince affaire puisque Lavrov et Tillerson devraient se soumettre mutuellement à une pression considérable pendant leur rencontre. Les déclarations d'amour ne seront pas au rendez-vous.

Priorités constantes

« [Pour les Américains] l’objectif de cette visite est, certainement, de tâter le terrain », suggère Pavel Charikov, directeur du Centre de recherche appliquée à l’Institut des États-Unis et du Canada auprès de l’Académie russe des sciences et expert du Club de discussion de Valdaï.

« Tout ce qui ne ressemblera pas à un échec évident pourrait être considéré comme un succès », estime pour sa part Andreï Kortounov, directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales, indiquant que l’objectif premier des deux diplomates sera d’éviter une crise dans les relations bilatérales.

Les experts avertissent qu’il ne faut pas s’attendre à des contrats entre la Russie et les États-Unis, car le raid américain contre une base aérienne syrienne a fait voler en éclats ce qui a été souvent interprété comme des signes de normalisation des relations russo-américaine, mais ils croient sincèrement que même ce refroidissement apparent n’abroge pas l’ordre du jour des pourparlers.

Contrôle des armes stratégiques, armement nucléaire et non-prolifération, la crise ukrainienne, la Corée du Nord et les relations avec la Chine sont parmi les sujets que les deux parties devraient aborder lors de la visite de Tillerson à Moscou.

« [Les frappes américaines en Syrie] sont venues ajuster le programme des négociations russo-américaines en termes de priorités, mais pas en ce qui concerne les questions qui seront abordés », affirme Dmitri Souslov, professeur à l’École des hautes études en sciences économiques et directeur de programmes au Club de discussion de Valdaï.

Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov devrait ainsi profiter de cette rencontre pour détailler la position russe sur les principaux intérêts nationaux du pays. Son homologue américain devrait en faire de même et expliquer aux Russes la vision de l’administration américaine de l’évolution des relations russo-américaines. Les deux parties devraient ensuite se pencher sur les termes préliminaires d’une coopération limitée dans certains domaines, ou alors d’une coexistence mutuellement tolérable.

Les experts pensent toutefois qu’il reste plusieurs domaines dans lesquels une coopération bilatérale profiterait tant aux États-Unis qu’à la Russie. « Il est sans doute évident pour la Russie qu’il sera impossible de résoudre les problèmes globaux, qu’il s’agisse du terrorisme ou de la Corée du Nord, sans les États-Unis », indique Charikov. Il en va de même pour les Etats-Unis, alors que la Russie construit progressivement son statut de grande puissance intervenant dans pratiquement toutes les questions internationales majeures.

Petit bémol

L’attaque aux missiles des États-Unis en Syrie a tendu visiblement l’ambiance de la rencontre à venir à Moscou. Tous les experts interrogés par RBTH le mentionnent en tant que facteur modérateur significatif qui force le Kremlin à adopter une approche plus prudente lors des négociations.

« La principale question à laquelle la Russie cherchera une réponse lors de la visite est de savoir si les États-Unis reviennent à la politique de changement de régime ou si les frappes sont une exception », explique Souslov, arguant que la réponse sera cruciale pour l’avenir des relations russo-américaines.

De son côté, le secrétaire d’État américain, qui a naguère été décoré de l’Ordre de l’Amitié par le président Poutine, arrive à Moscou prêt à jouer un jeu sans concessions avec les Russes. Rex Tillerson, qui devrait adopter une approche dure dans les pourparlers, devrait chercher à « souligner la culpabilité de la Russie » dans la récente attaque chimique en Syrie pour forcer le Kremlin à se montrer plus souple.

L’environnement antagoniste déclenché par l’attaque chimique et le raid aérien qui a suivi, pourrait facilement mener les relations bilatérales dans l'impasse et réduire les discussions potentiellement productives à de la pure courtoisie diplomatique.

« Compte tenu de la teneur des remarques de Tillerson, dans lesquelles il a appelé à l’éviction d’Assad et a pratiquement accusé la Russie des attaques chimiques, nous avons peu de raisons de nous attendre à une issue positive de la visite de Tillerson », estime James Carden, membre de la rédaction de The Nation, qui avait servi comme conseiller de la Commission présidentielle russo-américaine au sein du Département d’État américain.

Pourtant, il reste quelques voix optimistes en Russie pour souligner le fait que la tenue même de la rencontre dans le contexte actuel est en soi un bon signe.

« Tous ceux qui comprennent l’importance des relations russo-américaines pour la stabilité internationale aujourd’hui et demain devraient espérer que la visite actuelle du secrétaire d’État américain en Russie soit un succès, affirme Igor Ivanov, ministre russe des Affaires étrangères de 1998 à 2004. Je ne vois pas l’intérêt de spéculer sur le gagnant ou le perdant de ces négociations ».

Pour l’ancien ministre, le succès final des pourparlers sera mesuré par la capacité des diplomates à fixer et à annoncer officiellement la date d’une rencontre entre Poutine et Trump. « Tant que le dialogue politique au plus haut niveau n’est pas restauré, il n’est pas réaliste d’espérer que la coopération entre les responsables et les militaires [russes et américains] serait efficace », conclut Ivanov.

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