La Russie en quête d’alliés en Libye?

Pourquoi un maréchal libyen s’est-il rendu à plusieurs reprises en Russie ces derniers mois ? Sur la photo : Khalifa Haftar à Moscou.

Pourquoi un maréchal libyen s’est-il rendu à plusieurs reprises en Russie ces derniers mois ? Sur la photo : Khalifa Haftar à Moscou.

Reuters
L’un des grands acteurs du conflit en Libye, le maréchal Khalifa Haftar, s’est rendu à plusieurs reprises à Moscou au cours des six derniers mois. Il est même monté à bord du porte-avions russe Amiral Kouznetsov. Les contacts du nouvel homme fort de l’Est libyen avec Moscou, que les médias ont interprété comme un signe de soutien de la Russie, ont sérieusement déconcerté certains hommes politiques occidentaux. Quelles sont les intentions de Moscou vis-à-vis du maréchal libyen?

Khalifa Haftar, commandant des troupes du gouvernement de Tobrouk (l’un des deux existant en Libye), a séjourné l’année dernière à deux reprises à Moscou : en juin et en novembre. Le 11 janvier dernier, lors d’une visite à bord du porte-avions russe Amiral Kouznetsov qui quittait la Syrie, il a eu un entretien par vidéoconférence avec le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou. Un peu plut tôt, fin décembre, un porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères a qualifié le maréchal de « principal personnage militaire et politique » en Libye.

Les contacts de Khalifa Haftar avec Moscou ont été mentionnés à maintes reprises dans des articles consacrés aux intérêts de la Russie en Libye. Certains évoquaient un nouveau « scénario syrien », avec une implication militaire de la Russie en Libye. D’autres supposaient qu’avec la médiation du maréchal, la Russie pourrait implanter une nouvelle base navale en Méditerranée. Certains, dont le chef de la diplomatie maltaise, sont allés jusqu’à affirmer que les négociations de Khalifa Haftar avec les autorités russes étaient un prélude à une guerre civile « catastrophique » en Libye.

L’initiative de Haftar

Les experts russes sont pourtant unanimes à estimer qu’il serait exagéré de voir en Khalifa Haftar une créature de Moscou. Il serait tout aussi erroné de penser que la Russie a misé uniquement sur le maréchal dans le conflit syrien, car il existe d’autres forces qui attirent l’attention de la Russie, a indiqué Elena Souponina, conseillère du directeur de l’Institut russe des études stratégiques. Lors d’un entretien avec RBTH, elle a souligné que l’initiative des visites à Moscou revenait à Khalifa Haftar lui-même, tout en constatant que cette initiative avait été vue d’un bon œil en Russie.

Sergueï Demidenko, orientaliste à l’Académie présidentielle russe de l’économie nationale et de l’administration publique, attire l’attention sur le fait que Khalifa Haftar effectue actuellement un grand nombre de voyages à l’étranger. Il se rend non seulement en Russie, mais également en Europe et aux États-Unis, « faisant de nombreuses propositions ». Selon ses informations, l’objectif de ces visites est d’obtenir des armes lourdes et des hélicoptères russes. Toutefois, Moscou ne peut pas livrer pour le moment d’armements à la Libye, le pays étant frappé depuis 2011 de sanctions par les Nations unies.

Il est également difficile de considérer Khalifa Haftar comme une marionnette de Moscou à la lumière de son CV. Compagnon de route de l’ancien leader libyen Mouammar Kadhafi, il s’est retrouvé en disgrâce à la fin des années 1980 suite à l’échec d’une opération pendant la guerre du Tchad, suite à quoi il est parti pour les États-Unis où il est resté pendant plus de vingt ans. Selon Andreï Korotaïev, orientaliste de la Haute école d’économie de Moscou, « Khalifa Haftar est manifestement en contact avec les services secrets américains » qui l’ont manipulé à un moment donné dans la lutte contre le régime de Kadhafi.

Et le soutien accordé au maréchal par les États-Unis est encore loin d’appartenir au passé. Une preuve en a été fournie récemment par des fuites de dialogues entre pilotes dans l’Est libyen, où les troupes de Khalifa Haftar qui comptent, selon certaines données, 35 000 hommes, combattent les islamistes dans le secteur de Benghazi. Les enregistrements dont disposent les médias libyens prouvent qu’une aide est accordée à Khalifa Haftar par les États-Unis et l’Otan depuis les bases de cette dernière en Sicile et dans l’île de Crête. Plus tard, quand des soldats français ont trouvé la mort dans l’Est libyen et quand le fait a été confirmé par Paris, il est devenu évident que la France soutenait elle aussi Khalifa Haftar.

Pouvoir faible, maréchal fort

L’Occident soutient dans le même temps le second gouvernement du pays, celui de Tripoli. Toutefois, les autorités de Tobrouk et Khalifa Haftar refusent de coopérer avec le premier, l’accusant de relations avec les islamistes. Le gouvernement tripolitain ne jouit pas d’un grand prestige en Libye. En effet, le gouvernement d’union nationale n’est pas capable pour l’instant de sortir la Libye du chaos post-Kadhafi.

Sur fond de pouvoir faible à Tripoli, le personnage de Khalifa Haftar semble plutôt attrayant, constatent les experts. Selon Vassili Kouznetsov, président du Centre des études arabes et islamiques de l’Institut d’orientalisme, le maréchal contrôle d’importantes unités militaires, ce qui en fait un « candidat prometteur » au pouvoir dans le pays. Mais malgré un important soutien extérieur, il n’a pas réussi en deux ans à prendre le dessus sur les islamistes dans l’Est du pays, tout en ayant réussi à instaurer son contrôle sur les ports pétroliers, ce qui a sérieusement renforcé ses positions. En outre, il risque de rencontrer de graves problèmes dans ses relations avec les tribus occidentales du pays. Ce qui oblige de considérer avec prudence ses chances de victoire dans un conflit libyen intérieur qui est loin d’être réglé.

Propos fantaisistes sur une base russe

Dans le contexte du chaos actuel et de perspectives plus que floues du conflit, a poursuivi Vassili Kouznetsov, la Russie ne peut sans doute rien espérer de sérieux de la part de Khalifa Haftar dans un avenir  proche: qu’il s’agisse de bases militaires ou du retour aux contrats signés par Moscou avec Mouammar Kadhafi. « C’est une chimère. […]. Il est évident que la Russie essaie de ne pas trop s’impliquer en Libye, à la différence de la Syrie. Ça coûterait cher, c’est compliqué et il n’y a pas trop de raisons de le faire », a-t-il affirmé. Pour Andreï Korotaïev, l’attitude bienveillante de la Russie envers Khalifa Haftar s’explique par la lutte de ce dernier contre les islamistes, alors que le gouvernement de Tripoli est intimement lié à ceux-ci.

Moscou a également d’autres idées au sujet Khalifa Haftar. Selon les médias, le maréchal a fait ses études ou effectué un stage en Union soviétique. Ainsi, fort de relations avec la Russie et les États-Unis, il pourrait devenir un personnage commode pour les deux pays. Toujours selon Andreï Korotaïev, après l’arrivée au pouvoir du président élu Donald Trump, les deux pays pourraient soutenir énergiquement le maréchal et trouver des points communs dans leur vision de l’avenir de la Libye.

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