Bruits de bottes : une guerre russo-turque est-elle à craindre ?

Vladimir Putin et Tayyip Erdogan.

Vladimir Putin et Tayyip Erdogan.

Reuters
À mesure que les relations entre la Russie et la Turquie s’enveniment, la question d’un éventuel conflit armé entre les deux pays se pose de plus en plus souvent. RBTH a interrogé les experts sur la probabilité d’un tel scénario.

Le ministère russe de la Défense accuse la Turquie de préparer une intervention militaire en Syrie. « Nous avons de sérieuses raisons de soupçonner la Turquie d’avoir lancé des préparatifs intensifs en vue d’une invasion militaire sur le territoire de l’État souverain de la République arabe syrienne », affirme le communiqué du ministère du 4 février.

Le porte-parole du ministère de la Défense a également publié des photos attestant de l’intensification des opérations des forces armées turques à la frontière avec la Syrie. « En temps de guerre, ces mesures permettent de préparer l’infrastructure de transport à la veille d’une invasion militaire. Ces plateformes sont utilisées pour assurer le déplacement rapide des convois militaires, armes et munitions dans la zone de guerre, ainsi que le déploiement et l’évacuation des effectifs », a souligné le porte-parole du ministère de la Défense.

Démentant ces accusations, Ankara a déclaré que la Russie « cherche à cacher ses crimes en Syrie » et que « la Turquie est en droit d’appliquer toutes les mesures qu’elle juge utiles pour assurer sa sécurité »L’annonce par l’Arabie saoudite d’un éventuel envoi de troupes en Syrie a jeté de l’huile sur le feu.

Tous ces éléments ont suscité une nouvelle vague de spéculations quant au développement futur des événements. Est-il possible d’éviter une confrontation directe entre Moscou et Ankara ?

Le spectre de la guerre

Pour Vladimir Avatkov, directeur du Centre d’études orientales, la situation est extrêmement tendue. Il estime qu’une confrontation entre la Russie et la Turquie est inévitable et que la probabilité d’un conflit armé est élevée.

« La Turquie avait de grandes visées sur la Syrie. L’opération militaire russe est pour eux un obstacle. Ankara a désormais plusieurs options. Premièrement, elle peut envoyer ses troupes en Syrie dans le cadre de la coalition. Deuxièmement, elle peut accroître son soutien à l’opposition radicale syrienne. Elle pourrait, bien sûr, attendre et ne rien faire, mais c’est peu probable. Je pense qu’Ankara cherchera tous les moyens pour mettre en œuvre les deux premiers scénarios ».

Kerim Has, politologue turc et expert du centre analytique USAK, se montre plus optimiste. L’expert estime que la guerre n’est pas probable. « Pour deux raisons : les risques régionaux pour les deux pays et l’adhésion de la Turquie à l’Otan. La Russie ne voudra pas entrer en guerre avec l’Alliance à cause de la Syrie », souligne Has.

La Syrie comme lieu de confrontation

Cependant, les experts interrogés par RBTH s’accordent sur un point : si une guerre entre la Russie et la Turquie ne peut être évitée, elle ne pourra avoir lieu que sur le territoire syrien.

Alexandre Kostioukhine, major-général à la retraite, a longtemps travaillé en Turquie et connaît bien les réalités militaires de ce pays. Il estime qu’en cas de provocation de la part de la Turquie, la Russie ne frappera pas le territoire turc et se limitera à la Syrie. « Si la Turquie attaque les forces russes en Syrie, la Russie ne pourra répondre qu’en Syrie et non en Turquie. Cependant, pour répondre aux actions turques, l’armée gouvernementale syrienne pourrait intervenir sur le territoire turc. Cette possibilité existe. Il est difficile de prévoir la suite, car elle dépend du degré de participation des deux parties. Notamment, le degré de soutien que l’Otan pourrait apporter à son membre ».

Victor Nadeïne-Ranevski, expert de l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales de l’Académie russe des sciences, se pose une autre question : « en cas de lancement par la Turquie d’une opération terrestre en Syrie, parviendra-t-elle à assurer son soutien aérien ? ». L’expert estime que c’est peu probable, et que sans ce soutien, une intervention turque en Syrie est impossible.

Le politologue turc Kerim Has estime de son côté que l’armée turque ne souhaite pas conduire une opération terrestre en Syrie. « Ankara craint la création d’un couloir kurde au nord de la Syrie, c’est une menace pour l’intégrité territoriale de la Turquie », explique Has. « Pour prévenir un tel développement, les services spéciaux turcs mènent des opérations ponctuelles dans les zones concernées. Mais il ne s’agit pas d’une intervention militaire d’ampleur en Syrie ».

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