Thorbjørn Jagland : « La Russie reviendra à l’APCE »

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​Dans un entretien avec le correspondant du magazine russe Ogoniok le secrétaire général du Conseil de l’Europe a commenté l’absence de la délégation russe à l’APCE et a parlé des perspectives de collaboration entre Moscou et le Conseil de l’Europe.

Svetlana Soukhova : Monsieur le secrétaire général, à votre avis, le Conseil de l’Europe s’est-il habitué à l’absence prolongée de la délégation russe aux sessions de l’APCE ou est-ce une situation absurde ?

Thorbjørn Jagland : Non, nous n’y sommes pas habitués et je crois que cela ne s’est jamais produit dans l’histoire du Conseil de l’Europe. C’est clairement la première fois : il y a eu des cas de suspension de pouvoir des délégations, mais jamais de cette manière ni pour si longtemps.

Il est évident que la Russie a des divergences avec l’Assemblée, qu’en est-il des autres instances du Conseil de l’Europe ?

Personnellement, je ne vois pas de problèmes particuliers, surtout en ce qui concerne la coopération interétatique. La Russie travaille très activement au sein du Comité des ministres, elle est représentée dans tous les comités interétatiques du Conseil de l’Europe et est membre de la Commission de Venise. Bref, la participation russe ne se réduit pas à ses relations avec l’APCE. Je voudrais également rappeler que la Russie est l’un des principaux contributeurs financiers du Conseil de l’Europe.

La Turquie est désormais également l’un des principaux contributeurs…

C’est vrai. Cette décision de la Turquie améliore nos possibilités de financement des instances du Conseil de l’Europe et de nos manifestations. Mais je voudrais souligner que quelle que soit la contribution de tel ou tel pays, nous leur en sommes reconnaissants.

Avec qui nouez-vous plus facilement les relations, avec les Turcs ou avec les Russes ?

Vous savez déjà ce que je vais répondre, n’est-ce pas ? Aucun des membres du Conseil de l’Europe n’est un partenaire facile dans les négociations. Nous avons toujours des problèmes à travers tout le continent. Ce sont des problèmes de nature très variée, comme je le disais dans mon dernier rapport – des problèmes de liberté de la presse, de violation de la liberté d’expression, etc. L’éventail des problèmes est toujours le même et touche tous les pays membres du Conseil de l’Europe. Seulement, dans certains pays, la situation autour du respect des droits de l’homme est plus grave que dans d’autres. Mais je n’ai pas de « classement » entre ceux qui y parviennent mieux ou moins bien que d’autres.

Vous avez envoyé une mission du Conseil de l’Europe en Crimée. Est-ce parce que vous avez perdu l’espoir que l’APCE parvienne à régler la question du suivi de la situation dans cette région ?

Je n’ai pas perdu l’espoir, je suis simplement réaliste. J’aimerais que le processus avance plus vite et l’absence de la délégation russe à l’APCE complique évidemment les choses. Pourtant, nous devons agir maintenant, car le Conseil de l’Europe a une obligation vis-à-vis de la population de chaque point d’Europe. C’est ainsi que je vois les choses.

Qu’attendez-vous de la mission du CE en Crimée ?

C’est une action ponctuelle. Je ne sais pas si elle est amenée à être répétée, tout dépendra du rapport qui sera présenté par le dirigeant de la commission Gérard Stoudmann. Ce n’est qu’après la présentation de ce rapport que nous commencerons à réfléchir à la suite. Comme je l’ai déjà dit, la surveillance du respect des droits de l’homme en Crimée doit avoir lieu, car sa population a les mêmes droits que celles des autres pays membres du Conseil de l’Europe. Il est difficile de dire quand le rapport sera prêt : je n’ai pas fixé de calendrier précis et j’aimerais laisser monsieur Stoudmann rentrer à Strasbourg où nous déciderons ensemble du moment où il devra présenter le rapport au Comité des ministres.

Dans un mois, la Russie fêtera le 20e anniversaire de son entrée au Conseil de l’Europe. Qu’est-ce que ce pays a apporté à l’organisation ?

La présence de la Russie fait du Conseil de l’Europe une organisation pan-européenne. Mais ce qui importe le plus est que depuis 20 ans, nous entretenons des relations avec la Russie, membre à part entière avec les mêmes droits et obligations que tous les autres. Bien sûr, la Russie a ses propres particularités, son éventail de problèmes. Nous les surveillons, en discutons, nous en préoccupons. Par exemple, les difficultés en matière de respect de la liberté de la presse, de la liberté de réunion et l’adoption de la loi sur les ONG. Nous sommes également préoccupés par la question du respect des droits de la communauté LGBT – il ne s’agit pas de « droits spéciaux », mais des mêmes droits que tous les autres.

À votre avis, l’absence de la délégation russe témoigne-t-elle d’une éventuelle rupture des relations ?

Pas du tout. En ce qui concerne les relations entre la Russie et le Conseil de l’Europe au niveau, disons, interétatique, elles sont normales. Je dirais que nous avons une coopération exclusive. Elle reste la même que l’année dernière et j’espère que cela ne changera pas cette année. Au niveau de l’APCE, nous avons clairement des difficultés et il faudrait chercher une solution.

D’après votre expérience, trouverons-nous une solution ?

Je dirais la chose suivante : la Russie reviendra.

Source : Kommersant 

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