Quatre événements qui ont marqué la politique extérieure de la Russie en 2015

Un pilote des Forces aériennes russes lors d'une opération militaire en Syrie.

Un pilote des Forces aériennes russes lors d'une opération militaire en Syrie.

RIA Novosti
RBTH a préparé un aperçu des quatre principaux événements qui ont marqué la politique extérieure russe de cette année et qui seront déterminants pour 2016 également.

1. Lancement de la campagne militaire en Syrie

Le lancement de l’opération aérienne russe contre les islamistes radicaux en Syrie, fin septembre, a pris la plupart des observateurs au dépourvu. Aucun consensus n’émerge sur ce qui a pu provoquer cette décision. Les experts soulignent que la décision de Moscou a pu être motivée par plusieurs facteurs ou une combinaison de ces derniers :

- l’absence de résultats de la coalition menée par les Etats-Unis ;

- la tentative de donner une nouvelle impulsion au dialogue politique sur la Syrie ;

- la crainte, qu’en absence d’action russe, l’Occident installe une zone d’exclusion aérienne en Syrie, comme cela fut le cas en Lybie.

Certains estiment, par ailleurs, que la décision d’impliquer les troupes russes en Syrie a été motivée par l’état dramatique de l’armée gouvernementale. « Sans la campagne militaire russe, le régime du président syrien Bachar el-Assad serait tombé avant le Nouvel An. Il était à bout », a déclaré Dmitri Ievstafiev, expert et membre du conseil de PIR-Center.

La défaite d’Assad aurait entraîné la diffusion du « chaos islamiste » à l’ensemble de la Syrie, avant de se propager ensuite en Afghanistan et au Tadjikistan, tout près des frontières russes.

Désormais, la situation est inversée. Le régime syrien a repris l’initiative militaire, Assad et ses alliés ont fait des progrès significatifs. Le président syrien est parvenu à consolider et à reprendre les commandes de zones sous son contrôle et des unités armées situées dans ces zones.

Dmitri Ievstafiev souligne que « les provinces du Sud, dans la zone du Grand Damas, enregistrent des succès importants. Le territoire de haute importance stratégique autour d’Alep est de nouveau sous contrôle ».

Les analystes s’accordent à dire que l’étape actuelle de la campagne militaire russe se poursuivra jusqu’en janvier, avec un éventuel renforcement de la présence militaire. Cela pourrait être lié aux conditions météorologiques, le début de la saison des tempêtes de sable risque d’entraver le travail de l’aviation. Cette pause pourra être utilisée pour dynamiser le règlement politique, estime Anatoli Kortounov, directeur du Conseil russe pour les Affaires internationales. Ensuite, tout dépendra de la position des pays de la région – les pays du Golfe, l’Iran, la Turquie – et de leur volonté d’atteindre un compromis sur la question de l’avenir politique de la Syrie.

2. La destruction du Su-24

Inscription sur la pancarte : #NeVaisPasenTurquie. Crédit : Alexander Vilf/RIA Novost

La Turquie a été propulsée au premier plan dans la question du règlement de la crise syrienne, après que son aviation a abattu un chasseur russe Su-24 près de la frontière turco-syrienne le 24 novembre dernier. Suite à cet incident, les relations entre les deux pays se sont détériorées très rapidement.

La presse a commencé à évoquer un éventuel conflit armé entre la Russie et un pays de l’OTAN, voire avec l’alliance dans son ensemble. Toutefois, Moscou a préféré introduire des sanctions économiques contre Ankara plutôt que de répondre sur le plan militaire. L’ampleur de la réaction russe s’explique par le fait que Moscou a perçu l’action turque comme une provocation préméditée.

Les circonstances de l’incident portent les experts russes à croire qu’il s’agissait effectivement d’un geste démonstratif de la Turquie et d’une action politique préparée. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan voulait ainsi montrer « un semblant de poigne de fer » afin de renforcer sa popularité auprès des masses, estime Elena Souponina, spécialiste de l’Orient et expert de l’Institut russe d’études stratégiques.

En ordonnant d’abattre le Su-24, Recep Tayyip Erdoğan voulait montrer l’insatisfaction d’Ankara face aux agissements de Moscou en Syrie voisine, estime Anatoli Kortounov. L’expert souligne que, depuis longtemps déjà, la Turquie évoquait la création d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de cette bande de terre à la frontière turco-syrienne peuplée par les Turcomans, des Syriens turcophones.

Recep Tayyip Erdoğan cherche à se positionner comme un protecteur des Turcomans. En abattant l’avion russe, le dirigeant turc a voulu montrer que cette population se trouvait sous la protection de la Turquie, qu’il s’agisse de pro-Assad ou d’opposants radicaux, résume Anatoli Kortounov.

Les analystes estiment également que la réaction de la Russie a surpris la Turquie. Pour Elena Souponina, les « Turcs ne s’attendaient pas à ce que la Russie réponde de manière aussi importante, actionnant tout le spectre de la coopération économique ».

A la suite de l’incident du bombardier russe, les relations entre Moscou et Ankara, tissées depuis des décennies, sont réduites à néant et leur rétablissement prendra des années, estime l’experte.

« Moscou et Ankara auront désormais du mal à céder », estime pour sa part Anatoli Kortounov. « Les relations pourraient se détendre, mais leur rétablissement au format et dans les volumes précédents est impossible », assure l’analyste.

Outre les relations russo-turques, l’autre victime du conflit entre Moscou et Ankara, c’est l’effort de création d’une véritable coalition internationale de lutte contre l’EI, font remarquer les experts. Ces derniers soulignent toutefois que de nombreuses embûches se trouvaient déjà sur la voie de ce projet en raison de la divergence des points de vue des principaux acteurs, s’agissant des moyens à mettre en œuvre pour régler ce confit au Proche-Orient.

3. Minsk-2

11 février 2015, Minsk. De gauche à droite : le président biélorusse Alexandre Loukachenko, le président russe Vladimir Poutine, la chancelière allemande Angela Merkel, le président français François Hollande et le président ukrainien Petro Porochenko. Crédit : Reuters

Face à la dimension qu’a prise la crise syrienne, la situation dans le Donbass est passée au second plan. Pourtant, la crise ukrainienne a été centrale pour la Russie pour la majeure partie de l’année 2015. L’année prochaine, et malgré l’accalmie actuelle, la situation dans le Donbass restera importante pour Moscou.

Le règlement de la crise dans le Donbass s’est développé avec les appels à respecter les accords de Minsk-2, signés le 12 février 2015 dans la capitale biélorusse. À l’issue de négociations-marathon, les dirigeants russe, allemand, français et ukrainien ont alors convenu des principales mesures qui devaient mener à un cessez-le-feu et permettre le lancement d’un processus de paix dans le sud-est de l’Ukraine.

En dépit de la signature des accords de Minsk-2, combats et bombardements, certes moins intenses, se sont poursuivis jusqu’à la fin de l’été. Le calme ne s’est véritablement installé dans le Donbass qu’à partir du mois de septembre.

Les experts estiment que la trêve est la conséquence de l’adhésion des Etats-Unis au processus de Minsk et des pressions que l’Occident a exercées sur Kiev. « La Russie est parvenue à convaincre l’Occident au sens large que sa position visait à minimiser le conflit, alors que la position ukrainienne, elle, visait à maximiser les ennuis des Etats-Unis et de l’Union européenne », a déclaré Joseph Diskine, expert et membre de la Chambre civile de la Fédération de Russie. Ce dernier n’a pas manqué de rappeler la visite de l’adjointe du secrétaire d’État américain, Victoria Nuland, à Kiev en juillet, séjour au cours duquel elle s’est rendue à une réunion de la Rada.

Les deux parties, Kiev et le Donbass, s’accusent toujours mutuellement de violer les accords de Minsk. Les tirs ont même repris, même s’ils restent limités aux armes de petit calibre.

La tenue des élections locales, repoussées par les autorités du Donbass à février 2016, sera un test majeur sur la volonté des parties de respecter les accords de Minsk-2. Ce report devait donner aux parties, surtout à Kiev, le temps d’adopter les lois prévues par l’accord du 12 février dernier, notamment en ce qui concerne l’octroi d’une plus grande autonomie aux régions du sud-est de l’Ukraine.

Toutefois, pour le moment, la presse n’annonce aucun progrès concernant l’adoption de ces lois, ce qui rend incertain le moment de la levée des sanctions occidentales contre la Russie qui doit intervenir lorsque les accords de Minsk-2 seront intégralement mis en œuvre.

4. L’accord sur l’Iran

Le conseil de sécurité de l'ONU vote sur la résolution iranienne le 20 juillet 2015 à son siège à New York. Crédit : Reuters

L’accord sur le programme nucléaire iranien, conclu à la mi-juillet, n’a pas été une surprise. De nombreux accords de principe étaient déjà intervenus dès le mois d’avril entre l’Iran et le groupe des six négociateurs, formé par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne.

En juillet, un compromis définitif et mutuellement acceptable a pu être atteint. L’accord, signé par le groupe des 5+1 et l’Iran, prévoit une levée progressive des sanctions introduites contre Téhéran en échange de restrictions sérieuses au développement du programme nucléaire iranien qui, selon l’Occident, vise à permettre à l’Iran de se doter de l’arme nucléaire.

Le rôle joué par la Russie dans la conclusion de cet accord a surpris les capitales occidentales. « J’ai été surpris de voir à quel point Poutine et le gouvernement russe séparaient cela [ces deux questions : l’Iran et l’Ukraine]. Nous ne serions pas parvenus à cet accord sans la volonté de la Russie de travailler avec nous et les autres membres du groupe des 5+1 afin d’obtenir un bon accord », a déclaré le président américain Barack Obama.

Certains observateurs se demandaient pourquoi la Russie soutenait cet accord, car avec la levée des sanctions, le marché mondial serait à nouveau ouvert au pétrole iranien, ce qui, inévitablement, ferait baisser le prix du baril dont on sait l’importance pour le budget et les exportations russes.

Toutefois, Moscou estime que cet accord recèle plus d’avantages que d’inconvénients. La Russie a besoin de l’Iran, car c’est un partenaire de taille, explique Dmitri Ievstafiev de PIR-Center. Pour Piotr Topytchkanov, collaborateur du programme « Problèmes de la non-prolifération » du Centre Carnegie de Moscou, la levée des sanctions contre Téhéran offre de bonnes perspectives à la Russie, notamment dans le domaine de la coopération militaro-technique (CMT), ainsi qu’en ce qui concerne les technologies nucléaires civiles. La presse a indiqué que le montant des contrats potentiels dans le seul domaine de la CMT oscillait entre 20 et 70 milliards de dollars.

Les experts soulignent également que l’Iran est crucial pour la Russie du point de vue de la formation d’une politique économique extérieure et étrangère multi-vectorielle.

Par ailleurs, Téhéran et Moscou sont activement impliqués dans la crise syrienne et soutiennent le président Bachar el-Assad. La levée des sanctions apportera une légitimité supplémentaire à l’Iran, tant dans la région que sur la scène internationale, estime Anatoli Kortounov.

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