Hollande enfile son costume de De Gaulle pour courtiser la Russie

Paris, 16 novembre 2015. Le président français Francois Hollande observe une minute de silence à La Sorbonne en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015.

Paris, 16 novembre 2015. Le président français Francois Hollande observe une minute de silence à La Sorbonne en hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015.

AP
Les jours qui ont suivi les attaques terroristes du 13 novembre à Paris ont poussé le président français François Hollande à proposer que la France, les Etats-Unis et la Russie travaillent ensemble pour combattre l’Etat Islamique. Cette initiative offre-t-elle de réelles perspectives de réconciliation entre Moscou et Paris, ou s’agira-t-il plutôt d’un mariage arrangé ?

La nouvelle initiative du président français François Hollande pour fonder une coalition trilatérale comprenant la France, les Etats-Unis et la Russie pour combattre l’Etat islamique (EI) suite aux attentats de Paris fait craindre à Washington que la Cinquième République ne soit encore en train, comme sous le Général de Gaulle, de s’ouvrir à la Russie.

Dans son principe, l’appel de M. Hollande à « unir tous ceux qui peuvent combattre cette armée terroriste de façon réaliste dans une seule grande coalition » fait écho aux paroles du président russe Vladimir Poutine à la 70ème Assemblée générale de l’ONU à New York en septembre.

Paris semble avoir décidé de faire la cour à Moscou dans le combat mondial contre les islamistes, qui recrutent avec succès des partisans en Europe, y compris en France et en Russie. Les premiers signes de coordination au sol et en mer ont déjà été remarqués en Syrie, alors que M.  Poutine a ordonné à ses forces armées de coopérer avec les français en les traitant, selon ses propres mots, comme « des alliés ».

De façon notable, les militaires déployés sur la base aérienne russe en Syrie se sont mis à inscrire des slogans sur leurs bombes avant les sorties aérienne contre les cibles de l’EI : « Pour les nôtres », faisant référence à l’avion russe détruit fin octobre au-dessus de l’Egypte par une bombe ou « Pour Paris ! ».

En fait, cette action étonnamment hardie du gouvernement français s’inscrit dans une tradition d’interaction entre les deux nations au cours de l’histoire récente. Charles de Gaulle insistait sur l’importance d’une Union soviétique bien disposée à l’égard du mouvement de la France Libre dans la guerre contre l’Allemagne nazie. Le général réformateur fit ensuite des efforts pour se rapprocher de l’URSS dans le but de forger une nouvelle alliance entre les pays, certains chercheurs considérant que de Gaulle avait à l’esprit un projet ambitieux visant à altérer l’ordre bipolaire de la Guerre Froide.

En 1989, le président François Mitterrand avait aussi souligné la responsabilité spéciale de la France et de la Russie afin de maintenir la stabilité stratégique en Europe, alors que Vladimir Poutine admit par la suite que ses relations avec le successeur de Mitterrand, le président Jacques Chirac « avaient été de la plus grande envergure ». Le paroxysme de cette grande compréhension mutuelle avait été le refus conjoint par la France, l’Allemagne et la Russie de l’invasion américaine de l’Irak.

Plus tard, malgré la posture fermement pro-américaine et antirusse initialement adoptée par le président français suivant, Nicolas Sarkozy finit par développer une relation efficace avec Poutine et s’imposa comme un médiateur dans le conflit entre la Géorgie et la Russie en 2008.

Qu’il ait été motivé par son ego, poussé par le besoin traditionnel d’affirmer la « grandeur » de la France, ou bien les deux, est sujet à discussion. Toutefois, la « connexion russe » de Sarkozy est devenue un fait généralement reconnu, encore mis en évidence par sa récente visite éclair à Moscou, interprétée à la quasi-unanimité comme une manœuvre pré-électorale.

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François Hollande est actuellement très impliqué dans les négociations de paix en Ukraine de l’est. C’est un processus lent, douloureux, mais relativement encourageant. On peut supposer que cette expérience particulière de relations avec Poutine et son équipe ont convaincu Paris que Moscou n’est pas un partenaire « incontrôlable », en particulier lorsqu’il s’agit de relever des défis communs. Le ministre des Affaires étrangères français Laurent Fabius a récemment affirmé à la radio France Inter, en faisant référence aux dirigeants russes, que « nous les croyons sincères et nous devons unir toutes nos forces ».

Il se peut que les Français ne voient dans les actions de leur président qu’esprit d’indignation et de vengeance. La position de Hollande pourrait être une mesure visant à limiter la casse, sa crédibilité de véritable chef d’Etat étant entamée.

Cependant, les experts interrogés par RBTH ne sont pas d’accord sur la question de savoir si cela pourrait être un premier pas vers la restauration de la « relation spéciale » entre Paris et Moscou qui a caractérisé certaines périodes de l’Histoire.

Le Dr Nadia Arbatova, dirigeante du Centre d’études politiques européennes auprès de l’Institut d’économie mondiale et de relations internationales de l’Académie russe des sciences dit déceler un potentiel dans les évolutions récentes :

« Après l’explosion à bord de l’avion russe et les attaques terroristes à Paris, les gens ont compris que la Russie et la France sont ‘’dans le même bateau’’. Ces événements tragiques ont de façon ironique fait poindre un optimisme prudent à propos d’une alliance dans les opérations militaires en Syrie. Les enjeux sont énormes. Beaucoup dépendra du résultat des opérations. Cette interaction en Syrie a créé une fenêtre d’opportunité pour les relations entre la France et la Russie, et entre l’Europe en général et la Russie.

C’est une chance d’améliorer les relations entre la Russie et l’Ouest. Si l’opération réussit, il y aura un nouveau rapprochement avec l’Ouest. Mais si l’opération échoue, cela pourrait déclencher de nouvelles tensions et devenir une nouvelle pomme de discorde ».

Dans une interview avec RBTH, Sergueï Outkine, chef du département d’études stratégique et d’analyse situationnelle de l’Académie russe des Sciences, fait preuve d’un scepticisme prudent concernant le tandem Paris-Moscou.

« Ce n’est pas le moment de parler d’une quelconque « alliance stratégique » entre la France et la Russie. Les relations restent tendues avec l’évolution de la situation en Ukraine.

Le problème de l’EI et ses répercussions en Europe, qui sont devenus évidentes pour tous après les attaques de Paris, ont envoyé aux politiciens le message selon lequel repousser les islamistes, les priver de leurs ressources, ne peut être fait que par des grandes puissances travaillant ensemble. Ce n’est donc pas tant une ‘’alliance stratégique’’ qu’une alliance tactique. »

De plus, un sondage conduit cette année par l’Institut français de l’opinion publique a révélé que 81% des personnes interrogées trouvaient que la France devait améliorer ses relations avec la Russie. Il semble que le revirement de Hollande soit en accord avec les aspirations du peuple. Cependant, en jouant les de Gaulle et en se jetant dans les bras de la Russie, les élites politiques françaises feraient mieux de ne pas compter sur une alliance totale. À l’heure actuelle, Paris et Moscou ont érigé trop de barrières pour les abattre toutes d’un coup.

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