La Russie prête à tourner la page Mistral

Les marins russes quittent le port de Saint-Nazaire. Crédit : Reuters

Les marins russes quittent le port de Saint-Nazaire. Crédit : Reuters

La semaine dernière, les marins russes ont débarqué du porte-hélicoptère Mistral et ont quitté la France. Quel que soit le destin que connaîtra ce funeste navire, une chose désormais est sure – la tentative d’une partie des élites russes de faire confiance à l’Occident, symbolisée par le Mistral, a échoué. Pourtant, la Russie a également pu en tirer une expérience enrichissante.

Samedi 20 décembre, le ministre adjoint russe de la Défense Youri Borissov a déclaré : « Nous serions satisfaits quelle que soit l'issue – les Mistral ou le remboursement de l'argent investi ». Cette annonce officielle intervenait après une avalanche de critiques à l’égard des autorités russes pour le temps et l’argent perdus, ainsi que pour le mauvais choix de leurs partenaires en matière de coopération militaire et technique, exprimées après le refus de la France de livrer le premier navire dans les temps. Début décembre, le vice-premier ministre russe Dmitri Rogozine, qui supervise l’industrie de la défense, avait notamment qualifié le contrat d’achat des Mistral « d’erreur de la précédente direction du ministère de la Défense » et avait souligné le « caractère néfaste de la dépendance technologique vis-à-vis d’un autre État ».

Comment utiliser l’agent ?

Autrement dit, il ne s’agit plus de ce contrat précis, mais d’une conception globale des achats et de la confiance envers l’Union européenne. Les rêves des années 1990 – début 2000 de voir la Russie intégrée au système mondial du travail sur un pied d’égalité, d’être acceptée comme partenaire égal et de pouvoir acheter tout ce dont elle a besoin sur le libre marché mondial ont été brisés par la dure réalité. 

La déclaration du ministère de la Défense qui serait « satisfait quelle que soit l’issue » est pleine de diplomatie, et ne reflète pas entièrement le discours public. Les débats qui font rage au sein de la communauté des experts russes ne portent même plus sur la nécessité de récupérer les Mistral, mais sur la façon de dépenser l’argent que la France doit rendre à la Russie. Ainsi, il y a une semaine, le vice-président du Conseil de la Marine (CM) auprès du gouvernement russe Sergueï Chichkarev a proposé d’utiliser cet argent pour la construction de grands navires d’assaut en Russie.

Suite à la crise économique qui a commencé en Russie, les experts russes proposent également d’« économiser l’argent des Mistral » récupéré auprès de la France, ou de le réinjecter dans le budget. Le président de l’Académie des questions géopolitiques et capitaine de premier rang à la retraite Konstantin Sivkov a proposé de renoncer aux Mistral : « Actuellement, les Français nous aident grandement. Nous y gagnerons beaucoup, et en argent et en coûts d’exploitation ». Les arguments sont les mêmes : les navires d’assaut sont une arme offensive, la Russie n’a pas prévu d’attaquer qui que ce soit. Par ailleurs, la menace d’une attaque japonaise contre les îles Kouriles qui, selon les informations non-officielles, avait été décelée par le renseignement russe en 2006 et avait conduit à l’achat des Mistral, est désormais irréaliste, explique l’expert au quotidien Gazeta.ru.

Expérience inestimable 

Pourtant, si l’on part du principe que la Russie a besoin des Mistral pour obtenir un « ensemble de technologies innovantes » compris dans le produit fini, afin d’emprunter les solutions technologiques dans la construction navale russe, la transaction avec la France pourrait présenter un certain intérêt. La Russie, qui a construit deux poupes pour les Mistral, a acquis une expérience inestimable dans la création d’étambots pour de grands navires militaires, ce qu’elle n’avait pas fait depuis l’ère soviétique. Au passage, le niveau des technologies de création de différents systèmes électroniques a dû être amélioré. Dans un récent entretien avec la radio Écho de Moscou, le directeur général du groupe Control Systems Andreï Ryznik a déclaré que son groupe « fabriquait pour les Mistral tous les équipements militaires relevant des systèmes automatisés de gestion, les communications et parfois même les commandes pour les systèmes militaires », alors que la France ne fournissait qu’une « partie des équipements ». En outre, le travail d’adaptation et de raccordement des équipements russes et français est mené sur les stands du groupe et « s’il est actuellement avorté, ce n’est pas la faute de la partie russe ».

Par ailleurs, Ryznik et Chichkarev estiment que les Mistral n’arriveront jamais en Russie, et proposent d’installer les équipements préparés pour ces navires sur de nouveaux bâtiments de construction russe.

L’existence de projets de construction de navires de ce type a été confirmée fin octobre par le commandant adjoint de la Marine chargé des armements, le contre-amiral Viktor Boursouk. « Le programme de construction navale est prêt, la construction de ce type de navires sera, bien entendu, réalisée par les chantiers navals russes », a déclaré le commandant adjoint de la Marine russe à Interfax.

 

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