La Russie se rapproche de l’Asie sans repousser l’Occident

Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov lors d'une réunion plénière de la chambre basse du parlement russe. Crédit photo : Ramil Sitdikov/RIA Novosti

Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov lors d'une réunion plénière de la chambre basse du parlement russe. Crédit photo : Ramil Sitdikov/RIA Novosti

Lors de son intervention à la Douma russe, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a déclaré que la Russie était prête à poursuivre sa collaboration avec les partenaires occidentaux sur les questions internationales et la crise en Ukraine, mais que le développement de la coopération avec les pays d’Asie, l’Afrique et la CEI demeurait prioritaire pour le pays. Lavrov a précisé que Moscou souhaite renforcer sa coopération avec les pays du BRICS. RBTH a demandé aux experts russes de commenter les propos du ministre.

Dmitri Polikanov, vice-président du Centre d’études politiques PIR-Center : « Le discours du ministre des Affaires étrangères à la Douma vient rappeler et synthétiser les avis exprimés précédemment par le président et par Lavrov lui-même. Les tensions entre Moscou et Washington n’ont pas encore atteint leur point culminant, la situation continuera à se détériorer. De toute évidence, l’actuel establishment américain s’est fixé l’objectif d’obtenir un changement de régime en Russie et n’a aucune intention de parvenir à un quelconque accord. Cela rappelle les relations entre la Russie et la Géorgie à l’époque de Mikhaïl Saakachvili, quand le Kremlin insistait sur le fait qu’il ne lancerait les discussions qu’après le départ de Saakachvili. Les Etats-Unis font la même chose avec nous aujourd’hui : de manière émotionnelle, plus que constructive, ils bloquent même les domaines de coopération dans lesquels les intérêts des deux pays se rejoignent ».

Tatiana Parkhalina, directrice du Centre d’analyses des problèmes de sécurité européenne auprès de l’Institut d'information scientifique des sciences sociales de l'Académie des sciences de Russie : « La position conceptuelle exprimée dans le discours de Sergueï Lavrov à la Douma consiste à dire que Moscou et Bruxelles doivent faire des compromis afin d’éviter que la forme légère de l’actuelle confrontation froide ne se transforme en crise grave. Le sommet du G20 à Brisbane a montré que les menaces des dirigeants occidentaux de « contre-attaquer la Russie poitrine contre poitrine » (terme de football australien) ont laissé place à l’échange de poignées de main « constructives » entre les dirigeants mondiaux et le président russe. Cela prouve que l’Occident est conscient de l’importance du dialogue avec la Russie. L’agacement vient, probablement, du fait que Moscou ne joue plus selon les règles établies suite à l’effondrement de l’URSS, mais selon les nouvelles règles du monde multipolaire ».

Vadim Koziouline, politologue et professeur de l'Académie des sciences militaires : « Les déclarations des autorités russes, notamment les propos tenus par Lavrov à la Douma sur le renforcement de la coopération entre la Russie et les pays d’Asie, ne doivent pas être considérées comme la conséquence de la crise ukrainienne et une réorientation brutale de la Russie de l’Ouest vers l’Est. Pour des raisons économiques objectives, la Russie ne pouvait pas activement collaborer avec l’Asie et a cherché sa voie en Europe. À l’époque, les pays asiatiques avaient également un poids économique et politique sur la scène mondiale très différent de leur importance actuelle. Le renforcement de la Chine a permis de redistribuer les cartes aussi bien en Asie que dans la stratégie extérieure de la Russie.

En 2012, lorsque nous avons accueilli le sommet de l’APEC à Vladivostok, les autorités russes ont annoncé leur souhait de renforcer la coopération avec l’Asie. Bien avant cette rencontre, Moscou avait commencé à établir des partenariats avec l’Asie centrale, la Chine, l’Inde. Le changement du vecteur de la politique extérieure russe est un processus normal, il ne faut pas dramatiser la situation. L’axe européen sera toujours une priorité pour le Kremlin, mais la politique suivra l’image des armoiries russes – l’aigle à deux têtes, orientées respectivement vers l’Ouest et vers l’Est ».

Evgueni Peteline, politologue et professeur de l’École des hautes études en sciences économiques : « Pékin cherche actuellement de nouvelles ressources lui permettant de renforcer ses positions dans le dialogue avec l’Occident. Le BRICS est, à ce titre, une organisation très attractive. Toutefois, dans la pratique, les Chinois optent pour la coopération économique et politique avec les pays en développement aux formats Chine – Inde – Russie (RIC) et Brésil – Afrique du Sud – Inde – Chine (BASIC). La Russie est pour la Chine un partenaire stratégique important et un argument de taille dans sa confrontation avec les Etats-Unis. Pékin est prêt à coopérer avec Moscou, mais se heurte souvent à l’absence de projets concrets et fiables dans lesquels il pourrait investir. En Russie, et notamment en Extrême-Orient et en Sibérie occidentale, on pense souvent que les Chinois arriveront avec des projets tout prêts et lanceront leur mise en œuvre. Il existe quelques projets ciblés dans le domaine énergétique en Russie, dans lesquels Pékin investit activement, mais l’arrivée massive des investisseurs chinois tarde à venir en raison de la passivité des Russes ».

Stanislav Pritchine, chercheur à l'Institut d'études orientales de l'Académie des sciences de Russie : « Dans la région de la Caspienne, dont l’importance a été soulignée par le ministre Lavrov à la Douma, la politique extérieure russe a toujours été offensive. Le sommet de la Caspienne, qui s’est tenu fin septembre à Astrakhan sur fond de forte détérioration de la situation dans le sud-est de l’Ukraine, a montré que les États sont prêts à coopérer en dépit de la conjoncture extérieure. Les turbulences traversées par les relations entre la Russie et l’Occident ont même rapporté des points politiques à Moscou dans sa coopération avec des pays comme l’Iran ». 

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