Trop épais pour l’intimité mais idéal pour la randonnée: l’étonnante histoire du préservatif en URSS

Daria Sokolova; Valeri Khristoforov/TASS
Les «articles n°2» en caoutchouc étaient très demandés par les géologues et les pêcheurs, et pas du tout pour des raisons romantiques.

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Demandez à toute personne ayant vécu en URSS ce qu'était l’« article n°2 » et elle vous le dira tout de suite : c'était à l'époque le nom des préservatifs. Le fait est qu'ils étaient à l'origine produits dans l’usine de Bakovka, dans la région de Moscou, où il n'existait que deux types de marchandise : les préservatifs (article numéro 2) et ... les masques à gaz (article numéro 1).

Usine de Bakovka

Ces numéros ont été attribués en fonction de l'épaisseur du caoutchouc : plus c’est fin, plus le numéro est élevé.

Du talc au lieu du lubrifiant

Préservatifs de 1968

L'usine de produits en caoutchouc de Bakovka a débuté son activité à la fin des années 1930. Selon certaines sources, la production de préservatifs dans le pays était soutenue par Lavrenti Beria, un militant du Parti et un proche de Staline, dont on sait qu’il utilisait sa position haut placée pour fréquenter de nombreuses jeunes femmes, souvent contre leur volonté.

Pendant la guerre, bien sûr, l'usine a fabriqué des équipements militaires et est revenue à la production de préservatifs au milieu des années 1950. En un an, le site produisait environ 200 millions d’« articles n°2 ». Plus tard, la production de préservatifs a commencé à Kiev et à Armavir (région de Krasnodar, dans le Sud de la Russie).

Préservatifs soviétiques de 1955

Ils étaient très différents des préservatifs modernes : ils étaient faits de caoutchouc sans ajout de lubrifiant. Au lieu de cela, ils étaient saupoudrés de talc pour qu'ils ne collent pas entre eux.

Leur odeur ne laissait pas non plus de souvenirs agréables des rendez-vous galants. Qui plus est, les sensations en portant de tels modèles en pâtissaient grandement : selon les normes de l'État, le caoutchouc devait avoir une épaisseur de 0,09 mm, ce qui est presque deux fois plus que les 0,05 mm actuels.

Moscou en septembre 1990

Sous Khrouchtchev, les préservatifs étaient produits en trois tailles, ce qui ajoutait du piquant dans les files d'attente des pharmacies, où les clients devaient annoncer la bonne.

Un préservatif à la pharmacie coûtait 10 kopecks. À titre de comparaison, pour un litre de lait il fallait compter 28 kopecks, et 24 kopecks pour une miche de pain.

Affiche soviétique

La qualité des préservatifs n'était pas élevée : nombreux sont ceux qui se déchiraient, tandis que leur épaisseur et leur rigidité rendaient leur utilisation désagréable. Ce n'est que dans les années 80 que l'usine de Bakovka a commencé à produire des articles en latex, qui étaient vérifiés électroniquement.

Mais même avant cela, certains citoyens soviétiques achetaient de meilleurs préservatifs au marché noir. « Il était possible d'acheter des produits étrangers, à cannelures ou petites moustaches, auprès de trafiquants, pour 3 à 5 roubles. On les lavait ensuite [pour les réutiliser] », témoigne Semion, un citoyen russe ayant connu cette époque.

Pour toutes les occasions

Préservatifs exposés au musée de l'érotisme MouzEros, à Saint-Pétersbourg

L'utilisation du préservatif dans le pays s'est faite sous les auspices de la protection contre les maladies sexuellement transmissibles. Mais il s'est avéré que ce produit avait aussi de nombreuses autres utilisations.

Il était très demandé par les randonneurs, les géologues et les pêcheurs : ils conservaient en effet à l’intérieur des échantillons de sol, des cigarettes, des allumettes, du sel – en randonnée, c'était un récipient léger et étanche incontournable. On dit qu'un préservatif produit par l'usine de Bakovka pouvait contenir jusqu’à un litre et demi d'eau. Les adolescents, bien sûr, les utilisaient pour s'amuser : ils les remplissaient d'eau et les jetaient du balcon.

Affiche soviétique

« Les préservatifs étaient utilisés très activement : d'abord pour la conservation, quand on manquait de couvercles, et ensuite comme galoches pour mon premier bulldog – en hiver, quand les rues étaient aspergées de sel, raconte une Russe sur un forum. Moi-même, ne n’osais pas acheter cette quantité (j'avais besoin de 8 préservatifs par jour) ; mon mari refusait de le faire parce que j'avais besoin de la plus petite taille ; mais ma meilleure amie sur le seuil de la pharmacie criait : "Avez-vous un petit préservatif ? J'en ai besoin de 300" ».

Après l'effondrement de l'URSS en 1991, le marché a été inondé de préservatifs indiens et chinois bon marché, dont l'emballage était attractif et le prix bas. L'usine de Bakovka a tenté de sortir de la crise en proposant des variantes inhabituelles, comme des préservatifs-jouets peints dans le style de Gjel. À un certain moment, l'usine s’est cependant reconvertie dans la production de ballons, mais cela n'a pas aidé et, en 2019, le site de Bakovka a été déclaré en faillite, pour être finalement liquidé en mars 2020.

Préservatifs en forme de jouet en céramique de Gjel. Production exclusive, faite à la main.

Dans cet autre article, nous revenons sur les origines de la célèbres phrases « Il n’y a pas de sexe en URSS ! ».

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