Ikea en Russie : irréprochable, vraiment ?

Un magasin Ikea en Russie.

Un magasin Ikea en Russie.

PhotoXpress
Ikea, l’enseigne d’ameublement suédoise, se heurte chaque année à des centaines d’actions en justice en Russie et doit sans cesse prouver que ces plaintes sont une réaction à son honnêteté et à sa lutte contre la corruption. Toutefois, même Ikea n’a encore jamais réussi à acheter un terrain, à y construire un magasin et à raccorder celui-ci au réseau électrique en toute honnêteté.

Début août, des perquisitions ont été lancées au siège d’Ikea à Khimki (ville de la région de Moscou où le géant du meuble possède un magasin) dans le cadre d’un ancien litige foncier. Quinze jours plus tard, Joakim Virtanen, ex-manager d’Ikea, s’est lui-même rendu voir les enquêteurs, mais en liaison avec un autre conflit ayant trait à la prise à bail d’équipements électriques. Ikea est en procès depuis plus de dix ans concernant ces deux litiges, foncier et énergétique.

Ikea est le champion absolu du nombre de procès en Russie. Les tribunaux d’arbitrage ont été saisis à plus de 200 reprises dans le cadre de poursuites pénales lancées contre le groupe suédois, tandis que le nombre total de procès impliquant l’enseigne dépasse 560. Les autres détaillants déployant leurs activités en Russie n’arrivent même pas au dixième de ce chiffre. La société affirme que ceci est le résultat de son aspiration à faire des affaires en toute honnêteté.

L'ancien directeur général d'Ikea Russie, Lennart Dahlgren, présente son livre. Crédit : KommersantL'ancien directeur général d'Ikea Russie, Lennart Dahlgren, présente son livre. Crédit : KommersantEn 2010, l’ancien directeur général d’Ikea en Russie, Lennart Dahlgren, a publié un livre – Malgré l’absurdité. Comment j’ai conquis la Russie et comment elle m’a conquis – où il raconte le prix du respect de ses principes dans un contexte de corruption totale. Le livre, qui mentionne beaucoup de noms, du maire de Khimki au gouverneur de la région de Moscou, a connu un certain succès.

Les acteurs du marché déclarent pour leur part qu’il est difficile de rester incorruptible dans le monde des affaires et citent des exemples d’erreurs commises par Ikea.

L’avocat des fameuses boulettes

L’intérêt est suscité avant tout par la personnalité de l’avocat choisi par le groupe pour le présenter devant la justice. Le bureau Avocats et business se charge depuis plusieurs années de la défense de l’entreprise lors des procès. Ainsi, son propriétaire, Sergueï Kovbassiouk, a défendu l’année dernière Ikea dans des poursuites pénales lancées après un cas d’intoxication dans le restaurant célèbre pour ses boulettes de viande. Certaines sources sur le marché affirment que ses fonctions d’avocat ne s’arrêtent pas là.

Le nom de Sergueï Kovbassiouk est connu pour sa participation à plusieurs procès retentissants. Les médias affirment qu’il a travaillé au Service fédéral de sécurité (services spéciaux russes), d’où ses relations. Ils font également état de ses honoraires exorbitants. L’avocat a refusé tout contact, mais certaines sources prétendent que son bureau est spécialisé dans le domaine des « situations spéciales ». Cet euphémisme est utilisé en règle générale dans les cas de corruption et de prise de contrôle hostile, ainsi que de « problèmes délicats » à résoudre avec les structures du pouvoir ou les autres acteurs du marché.

« Lorsque les sociétés étrangères sont perdues dans les règles du jeu en Russie, elles engagent des médiateurs : des groupes juridiques, des sociétés de conseil ou des professionnels des relations gouvernementales. Quand il s’agit de domaines « générant » de la corruption, il faut embaucher des spécialistes pouvant régler les problèmes les plus délicats », a expliqué Ilia Choumanov, vice-directeur de l’ONG Transparency International Russia.

Plus que des meubles

Sur le rapport Doing Business, la Russie est classée 119ème sur 189 pays en termes de facilité d’obtention d’un permis de construire. Crédit : Ruslan Krivobok / RIA NovostiSur le rapport Doing Business, la Russie est classée 119ème sur 189 pays en termes de facilité d’obtention d’un permis de construire. Crédit : Ruslan Krivobok / RIA Novosti

Presque toutes les poursuites pénales ont été lancées contre la filiale d’Ikea qui construit des hypermarchés. Partout ailleurs, la société construit ses locaux elle-même au lieu de les prendre à bail. Mais en Russie, Ikea se heurte à un plus grand nombre de problèmes que dans les autres pays : construire y est très compliqué. Sur le rapport Doing Business, la Russie est classée 119ème sur 189 pays en termes de facilité d’obtention d’un permis de construire. Ce qui ouvre un boulevard aux fonctionnaires corrompus.

Ikea s’est vu accorder des permis pour la construction sur des terrains qui avaient appartenu à des kolkhozes. « Ces territoires possèdent une histoire brouillée de privatisation – qui plus est une histoire assez ancienne –, ce qui fait que certains documents sont introuvables », a indiqué un responsable de la société juridique Infralex, Sergueï Choumilov.

Ainsi, la société a pris à bail un terrain à Khimki, avant de le racheter. Mais en 2012, l’ancien propriétaire s’est rendu compte, en faisant l’inventaire, qu’il ne possédait plus le terrain.

« Ainsi, il s’avère qu’aucun inventaire n’avait été réalisé depuis des années ! Et que personne n’était au courant des travaux de construction qui étaient pourtant cités par les médias et dont parlaient les fonctionnaires. Pour moi, c’est vraiment très étrange », a souligné Maxime Gladkikh-Rodionov, directeur général de la société d’audit Certitude.

Dur d’être honnête

En 2010, un scandale de corruption éclaboussant le directeur d’Ikea pour l’Europe centrale et orientale, Per Kaufman, et le directeur d’Ikea pour l’immobilier en Russie, Stefen Gross a éclaté à Saint-Pétersbourg. Les deux hommes ont été rapidement démis de leurs fonctions. Le groupe suédois a même décidé de lancer une enquête intérieure pour s’assurer qu’aucun autre responsable n’avait donné de pots-de-vin ni contribué à leur acceptation.

Il s’est avéré qu’une enveloppe avait été proposée par le maître d’œuvre. Les deux responsables sont coupables d’avoir été au courant, mais de ne pas avoir prévenu le délit. En échange d’une somme d’argent, les fonctionnaires ont signé un faux certificat de raccordement électrique du centre commercial Ikea. Or, le projet n’avait même pas été approuvé.

Tous ces faits poussent les juristes à croire que la société pourrait avoir affaire à des prédateurs influents. « Il semble que certains cherchent à convaincre la société de « faire comme tout le monde » », a affirmé Maxime Gladkikh-Rodionov. Etant donné que le marché russe est très important pour Ikea – la hausse des revenus de 11% en 2015 ayant été obtenue essentiellement grâce à l’augmentation des ventes en Russie et en Chine –, il se peut que le groupe soit obligé d’avoir recours une nouvelle fois aux services d’avocats.

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