Des fermiers russes en colère font route vers le Kremlin

Région de Rostov, Russie, 23 août 2016. Participants du groupe de manifestants près du village de Dorojny.

Région de Rostov, Russie, 23 août 2016. Participants du groupe de manifestants près du village de Dorojny.

Fedor Larin/TASS
Des fermiers du territoire de Krasnodar (sud) ont pris la route de Moscou avec leurs tracteurs pour protester contre l’emprise des groupes agricoles. Les experts estiment que cette manifestation n’est pas capable de changer la donne, car l’Etat mise sur les grands producteurs agricoles.

Un convoi de 17 tracteurs a quitté le 21 août dernier la localité de Kazanskaïa (à environ 1500 kilomètres au sud de Moscou). Les fermiers veulent se rendre à Moscou pour rencontrer le président du pays Vladimir Poutine et protester auprès de lui contre la corruption et les prises de contrôle illégales qui sont selon eux devenues monnaie courante dans la région.

Les raisons de la colère

Selon les fermiers, les prises de contrôle hostiles sont effectuées par des groupes agricoles du territoire de Krasnodar qui s’emparent frauduleusement des terrains des petits fermiers et soudoient les juges locaux. Ces groupes « s’approprient les terrains des fermiers avec toute la récolte et tout le monde ne fait qu’écarter les bras en signe d’impuissance, a indiqué au journal en ligne Kavkaz-uzel Alexeï Voltchenko, l’un des organisateurs de la marche. Les autorités locales ne s’occupent pas de nos problèmes, bien qu’un groupe de travail spécial ait été mis en place ».

Les manifestants avaient l’intention de faire 1500 kilomètres jusqu’à Moscou, mais ils ont été arrêtés après avoir franchi à peine 300 kilomètres. Le convoi ayant été bloqué par la police, les fermiers séjournent actuellement dans un hôtel de Rostov-sur-le-Don. Ils ont refusé de rencontrer le gouverneur du territoire de Krasnodar, Veniamine Kondtratiev, à Krasnodar, lui proposant de se déplacer à Rostov-sur-le-Don.

Les autorités territoriales estiment pour leur part qu’elles défendent dûment les intérêts des agriculteurs et que ces derniers dramatisent la situation. Viatcheslav Lekhkodoukh, représentant du gouverneur pour les relations avec les fermiers, a déclaré que les problèmes des agriculteurs surgissaient souvent parce qu’eux-mêmes ne respectaient pas les procédures juridiques.

Causes économiques

La marche des fermiers n’est rien d’autre qu’un signe de désespoir des petits producteurs agricoles et leurs problèmes sont typiques de la Russie, souligne Mark Goïkhman, analyste du groupe financier TeleTrade. D’après lui, les petites sociétés sont « le maillon faible » de l’agroalimentaire et l’Etat a toujours accordé la priorité aux groupes.

Parmi tous les secteurs de l’agriculture russe, ce sont les producteurs de blé qui ont enregistré les succès les plus importants : la Russie détient fermement la deuxième place au monde dans le domaine de l’exportation des céréales. Or, ce domaine est la prérogative des grands producteurs. « Cela étant, la politique pratique vis-à-vis des producteurs agricoles est subordonnée aux intérêts des grandes entreprises, ce qui provoque régulièrement des conflits et des problèmes quand il s’agit de donner un terrain à bail ou d’accorder l’accès aux infrastructures », a expliqué Sergueï Khestanov, conseiller en macroéconomie du directeur général de la société de courtage Otkrytie Broker.

Selon lui, le processus débouche logiquement sur une forte consolidation dans l’agriculture : les grandes entreprises multiplient leurs bénéfices et s’agrandissent à des rythmes effrénés. « Les grandes exploitations possèdent un meilleur potentiel d’utilisation des technologies de pointe et « rentrent » plus vite dans leurs frais », a noté l’académicienne Elmira Krylatykh, professeur à l’Ecole supérieure de gestion corporative de l’Académie présidentielle russe de l’économie nationale et de l’administration publique. Les petites entreprises, surtout les exploitations fermières, font faillite et quittent le marché. Cette situation suscite une montée de la tension sociale à la campagne et débouche sur des protestations.

Avantages des groupes agricoles

« La concentration est aujourd’hui une tendance mondiale. L’agriculture ne représente plus que 1,7% à 2,5% des emplois directs dans les pays développés », rappelle Sergueï Khestanov. Ainsi, les groupes augmentent intensément la productivité du travail, ce qui a des répercussions sur l’agriculture. « Le secteur se porte mieux que l’économie dans son ensemble. La Russie applique actuellement dans l’agriculture une stratégie de développement liée à la substitution des importations sur fond de dévaluation, de soutien de l’Etat et d’embargo », a constaté l’analyste financier chez Finam Timour Nigmatoulline.

D’après les données du Service des statistiques de Russie, l’agroalimentaire a connu l’année dernière une croissance de 3% sur l’année, alors que pour l’ensemble du pays, la production industrielle a dégringolé de 3,4%. « Le grand gagnant des tendances macro- et géopolitiques est le grand business qui s’agrandit encore plus », a-t-il dit.

Omissions et concessions électorales

Valéry Soloveï, analyste politique et professeur à l’Institut des relations internationales de Moscou, considère ces protestations où quelqu’un, frustré par les autorités locales, veut s’adresser directement au président, comme typiques de la Russie. « C’est une protestation « à genoux » », fait-il remarquer. Il estime que le convoi a été empêché de continuer son chemin parce que les autorités cherchent à éviter à tout prix une large couverture de l’action : celle-ci pourrait alors être rejointe par les agriculteurs d’autres régions.

Dans le même temps, à la veille des élections législatives du 18 septembre prochain, les autorités régionales pourraient accepter certaines revendications des protestataires afin de calmer le jeu. « Il est possible que quelqu’un se voie restituer quelque chose, que d’autres soient punis, a poursuivi Valéry Soloveï. L’essentiel pour le gouvernement est de garantir le calme à la veille des élections en promettant à tout le monde tout et toute de suite ». Mais sur le long terme, l’Etat continuera de soutenir les grands groupes, a-t-il ajouté.

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