Femme et chef d’entreprise en Russie

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Les témoignages recueillis par RBTH révèlent que l’expérience maternelle ainsi qu’un ensemble de projets réussis sont pour une femme autant d’éléments clés qui l’aident dans sa gestion des relations dans les affaires. Deuxième constat concernant le marché russe : le facteur lié à l’âge l’emporte loin devant l’appartenance sexuelle dans le monde de l’entreprise. Notons cependant que la discrimination persiste dans de nombreux secteurs.

Masculin ou féminin, la spécificité du genre

Au sein de l’économie russe, les experts observent que les femmes sont le plus souvent représentées dans les métiers ayant un lien direct avec les consommateurs. « Tout dépend bien sûr du champ dans lequel opère l’entreprise », explique Ekaterina Roumiantseva, directrice générale de Kalinka Group. Elle ajoute que l’industrie lourde, l’exploitation minière, le bâtiment et l’agriculture restent des professions d’hommes. De même, les métiers liés aux soins de beauté, l’industrie de la mode et les secteurs que l’on peut qualifier de « légers », sont essentiellement gérés par des femmes. Ekaterina Roumiantseva précise cependant qu’« il y a des domaines, tels que l’immobilier, la finance, les médias, le commerce, la restauration etc. où les chances de réussite sont pratiquement égales, que l’on soit un homme ou une femme ». Même si selon elle, on constate parfois de légères divergences en interne dans un même secteur d’activité. Par exemple, diriger une entreprise d’immobilier spécialisée dans le marché de l’ancien est plus évident lorsque l’on est une femme. Alors que dans le secteur du bâtiment, les investisseurs sérieux préfèreront collaborer avec des hommes.

Comme le souligne, sous couvert d’anonymat, la directrice d’une grande agence de relations publiques à Moscou, le monde du « PR » en Russie est dans son ensemble un secteur « de femmes ». Néanmoins, quand il s’agit de travailler avec de grandes entreprises, dirigées par des hommes, notamment d’anciens militaires, il convient également d’embaucher des gestionnaires du sexe fort. « Dans la pratique nous avons déjà rencontré un cas, où le directeur général d’une grande entreprise nous a tourné le dos pendant toute la rencontre, parce qu’il ne souhaitait pas négocier avec une femme », se souvient-elle.

On note, malgré tout, des exceptions sur le marché russe. « Le génie électrique est un domaine plutôt conservateur, conduit en grande majorité par des hommes. Mais si vous respectez des règles précises et comprenez les principes qui régentent le travail dans cette industrie, la question du genre pour diriger l’entreprise devient alors sans importance », précise Elena Semenova, directrice générale de Phoenix Contact Rus, filiale russe d’une société allemande qui fournit des systèmes de contrôle automatisés pour les plus grandes compagnies pétrolières et énergétiques de Russie. Pour exemple, Gouljan Moldajanova est à la tête du holding Basic Element Group, qui intègre notamment les actifs du milliardaire Oleg Deripaska (fortune estimée en 2015 à 5,8 milliards d'euros selon le magazine Forbes). En 2015, elle était inscrite dans la liste des 25 gestionnaires les mieux payés de Russie, selon Forbes. Son revenu global en 2015 s’élève à 5,6 millions d'euros, alors qu’en 1995 elle débutait dans la même société comme secrétaire. Elle est la seule femme à faire partie de la liste des PDG les mieux payés du pays. En quatre ans, une seule autre dirigeante a figuré dans ce classement. Anna Kolontchina, directrice du groupe d'investissement Nafta Moskva, structure qui gère notamment les actifs du milliardaire Souleïman Kerimov (fortune estimée en 2015 à 3,2 milliards d'euros selon Forbes), a touché un salaire équivalent à 5,6 millions d'euros en 2013.

« Dans tous les cas, diriger une entreprise en Russie n’est pas simple, que vous soyez un homme ou une femme. Il est évident, que c’est sans doute plus difficile pour une femme, car elle doit combiner en permanence le travail et la famille. Mais heureusement, il est possible de maintenir ce délicat équilibre, sans faire défaut ni à l’un ni à l’autre », commente Irina Dobrokhotova, présidente du directoire de BEST-Novostroy, une grande entreprise de construction. Pour Mme Dobrokhotova, cela reste possible car son mari est également son associé dans la société. « Si une personne a les compétences pour diriger, alors peu importe s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. On compte cependant moins de femmes dirigeantes que d’hommes, car la plupart du temps, au-delà de leur épanouissement professionnel, les femmes doivent également faire face à d’autres affaires non moins importantes, comme la gestion du foyer et de la famille », précise Oksana Vrajnova, présidente du groupe MIEL - le plus grand réseau d’agences immobilières en Russie.

Le danger de la discrimination

 Toutes les femmes interrogées par RBTH comparent la stratégie d’entreprise à la gestion de la famille. « En percevant l’entreprise comme son propre enfant, la mère de famille, dont l’intention est de garantir son indépendance financière, placera au cœur de ses préoccupations un service client de première classe », analyse Ekaterina Roumiantseva. Par conséquent, ajoute-t-elle, l’approche des femmes concernant l’entreprise est en premier lieu orientée vers le client, pilier même de la stabilité de toute société. « Les hommes, eux, mènent les affaires plus rapidement. A chaque nouvelle étape de leur développement personnel, ils s’intéressent à de nouveaux domaines d’activité, les approfondissent et, le plus souvent, élargissent leur sphère d’influence sur le marché. J’entends par là qu’un homme qui a un public ciblé aujourd’hui, se concentrera sur un autre public demain et ainsi de suite », explique Mme Roumiantseva. Selon elle, la stabilité est la clé du succès de sa société, présente sur le marché de l’immobilier du luxe depuis plus de 16 ans. Elle s’aventure d’ailleurs à penser que les sociétés inscrites dans la même sphère d’activité mais qui ont été gérées par des hommes ont fermé, ou ont changé de destination selon les nouveaux desseins de leur propriétaire : l’un s’est lancé en politique, l’autre s’est laissé tenter par les métiers du bâtiment ou de la banque etc.

« La concurrence est féroce dans l’immobilier. La réalisation de nos projets passe par une procédure d’appels d’offres, et chaque fois que je soumets un appel d’offres, je me retrouve presque toujours entourée d’hommes », raconte Dobrokhotova. Sa longue expérience dans le métier lui permet néanmoins de rivaliser sur un pied d’égalité avec la gent masculine. A ce jour, elle a construit un total de 39 immeubles d’habitation à Moscou. Ekaterina Roumiantseva raconte qu’au début de sa carrière, les hommes des milieux d’affaires évitaient toutes discussions sur des sujets sérieux en compagnie des femmes, mais qu’avec le temps, la situation a changé.

Pour Oksana Vrajnova, le respect qui existe envers les femmes et les mères en Russie participe aussi à créer un terrain favorable aux relations dans les affaires. « La femme a tendance à établir un langage commun avec les clients plus facilement. Cela lui permet d’identifier et de comprendre ses besoins rapidement, et ainsi répondre avec efficacité à toutes ses questions » dit-elle. C’est un facteur bien plus important que l’appartenance sexuelle ou l’âge ajoute Oksana Vrajnova. « Même une jeune femme de 25-30 ans qui réussit pleinement dans son travail peut être confrontée à un manque de confiance en soi. C’est un sentiment qui se mérite, et que chaque femme doit conquérir. Lorsqu’un de mes clients découvre que j’ai trois enfants, beaucoup de questions futiles disparaissent, laissant la place à la résolution des questions essentielles », explique-t-elle.

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