« Le problème de la Russie, c’est son climat d’investissement défavorable »

Sergueï Alexachenko

Sergueï Alexachenko

PhotoXPress
Sergueï Alexachenko, économiste et premier vice-président de la Banque centrale de Russie entre 1995 et 1998, nous parle du climat d’investissement en Russie et des perspectives de l’économie russe pour 2016.

Depuis peu, les experts économiques parlent d’un certain dégel dans les relations entre la Russie et l’Occident. Pouvons-nous parler d’un tournant dans la crise ?

Personnellement, je ne constate aucun rapprochement particulier. Oui, nous avons un dialogue restreint sur la Syrie, mais les problèmes dans nos relations sont beaucoup plus profonds et tant que les accords de Minsk-2 ne seront pas intégralement mis en œuvre, les sanctions demeureront.

Supposons que les sanctions soient levées. Qu’est-ce que cela signifierait pour l’économie russe ?

Les difficultés de l’économie russe, à mon sens, ne s’expliquent ni par les sanctions occidentales ni par la faiblesse du prix du pétrole. En 2013 déjà, malgré un prix du baril élevé et en l’absence de sanctions, nous observions une croissance économique de l’ordre de 1,3% seulement. Il ne faut pas tout imputer aux facteurs extérieurs. Quant aux sanctions technologiques dans le secteur énergétique, elles n’ont que peu d’impact, car elles portent sur la production offshore, qui, avec le niveau actuel des prix de l’or noir, n’est pas rentable. Si les sanctions financières sont levées, cela pourrait, effectivement, conduire à une amélioration à court terme, mais sans un accroissement des investissements, une amélioration économique à long terme est impossible.

Il y a un an, quand le rouble chutait brutalement, on parlait beaucoup de l’effondrement de la Russie. Pourquoi n’y a-t-il pas eu de krach ?

La situation d’il y a un an peut clairement être qualifiée de tempête parfaite compte tenu de la conjonction de plusieurs facteurs : prix du pétrole, sanctions, échéance de remboursement de la dette extérieure. Tout cela a provoqué la chute de la monnaie nationale. Mais il ne faut pas surestimer le rôle des marchés financiers. Il était évident qu’une politique adéquate de la Banque centrale permettrait de calmer la situation. Par ailleurs, les prévisions apocalyptiques venaient de ceux qui ne comprennent pas comment fonctionne le système monétaire. Puis, le léger renforcement des prix du brut en début d’année a également aidé. Par ailleurs, la Banque centrale fait moins d’erreurs que l’année dernière. Le principal problème de la Banque centrale actuellement, c’est son incapacité à expliquer à la population les mesures de gestion des anticipations inflationnistes qu’elle a prises.

Comment évaluez-vous l’état de l’économie russe pour l’ensemble de l’année ? 

On ne peut pas dire que la situation soit catastrophique. Par rapport à la crise de 2009, la situation est bien meilleure. Par ailleurs, cette année, nous avons pu voir que l’économie russe était relativement stable car c’est une économie de marché. Bien sûr, il y a de la corruption, mais on constate également que le marché fixe librement les prix comme le cours des devises. À travers l’adaptation des cours et des prix, les forces du marché rétablissent toujours un équilibre. Sur le dos, bien évidemment, de la consommation et de la population qui, semble-t-il, est encore prête à supporter stoïquement ce fardeau. L’absence de toute tentative de régulation des prix au cours de ces 15 dernières années montre que le président Poutine connaît cet avantage.

Les différents secteurs de l’économie russe sont-ils  actuellement tous en mauvais état ?

Pas du tout, les différences sont marquées. L’industrie militaire se porte mieux que jamais, les commandes publiques sont en croissance constante. Cela explique l’essentiel de la croissance industrielle de ces derniers mois. Le complexe agricole est de manière générale en bon état. Un système plus ou moins fonctionnel de subventions a été créé au début des années 2000, ce qui permet à ce secteur de croître de 2% à 3% par an. Il profite, bien entendu, des interdictions des importations. Les matières premières et les transports sont également parvenus à conserver leur niveau, car la demande physique pour ces produits n’a pas connu de baisse réelle. Le marché le plus touché est celui de la consommation : le commerce, l’industrie automobile, les projets de développement, l’immobilier.

Comment évaluez-vous la gestion de la crise par le gouvernement russe à l’heure actuelle ?

Un traitement approprié nécessite un diagnostique correct. Et c’est là que le bât blesse. La principale difficulté de la Russie aujourd’hui, c’est son climat d’investissement défavorable et la protection juridique insuffisante de la propriété privée. Le gouvernement est plutôt concentré sur les facteurs extérieurs, pensant souffrir des sanctions, et cherche à rendre l’économie autonome, ce qui en réalité est même nocif. Aucun pays n’est jamais parvenu à atteindre une croissance à long terme grâce en substituant la production domestique aux importations.

Quelle évolution prédisez-vous à l’économie russe en 2016 ?

Il est difficile de donner des prévisions à court terme, car beaucoup de choses dépendent de facteurs ponctuels. En principe, l’économie reste rarement en récession pendant plus de deux ans, à moins d’une catastrophe. Rien que pour cela, la Russie devrait retrouver la croissance. Le problème, c’est que cette dynamique sera assez instable sans hausse des investissements.

Le climat d’investissement en Russie n’était guère meilleur auparavant, mais le pays était en croissance.

Cela a commencé il y a un dizaine années, et l’affaire Ioukos a marqué une dégradation notable. L’économie est assez rigide et dépend des décisions de milliers d’entrepreneurs et non uniquement de quelques-uns. Ainsi, les cas tels que celui de la destruction de Ioukos affectent l’économie progressivement. Avant la crise financière, les banques et les entreprises russes pouvaient emprunter en dehors du pays un montant équivalent à 7% à 10% du PIB. L’économie était en croissance. Après la crise, dans les années 2010-2011, notre pays a connu un effet de rebond pour ne revenir au niveau d’avant la crise qu’en 2012. À partir de ce point, il n’y a plus eu de croissance.

La hausse des prix de pétrole pourrait-elle aider ?

La dépendance vis-à-vis du pétrole est, effectivement, élevée, mais il ne faut pas la surestimer. Si le prix remonte à $100, cela ira mieux, bien entendu. Pendant un an ou deux. Mais rien ne changera fondamentalement. La stratégie du gouvernement ne peut pas consister à attendre des jours meilleurs. Il faut améliorer les conditions-cadre pour l’entreprenariat en Russie et la sécurité du droit, qui doit être garantie par une justice indépendante. Pour cela, il nous faut une concurrence politique et une presse indépendante. A défaut, l’économie russe aura du mal à sortir du marasme. 

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.