Les entreprises en otages

Crédit : Getty Images/Fotobank

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Les sanctions coïncident avec un ralentissement général de la croissance économique en Russie comme dans l’Union européenne. Les milieux d’affaires s’inquiètent.

Du jour au lendemain, le porc, le bœuf, le poisson, les produits laitiers et les fruits et légumes provenant de l’Union européenne, de la Norvège, des États-Unis, du Canada, et de l’Australie se sont retrouvés dans l’impossibilité de franchir la frontière russe pour une année. Ces contre-sanctions, comme on les appelle à Moscou, ont été décidées au plus haut sommet de l’État, officiellement pour protéger l’économie russe des sanctions occidentales qui la touchaient depuis plusieurs mois.
Sauf que pour l’instant, sanctions et mesures de rétorsion n’ont pas encore eu d’effet tangible sur le différend qui oppose l’Ukraine et ses alliés occidentaux à la Russie. Au contraire, elles suscitent les plus vives inquiétudes auprès des différentes communautés d’affaires, et en particulier de la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe (CCIFR).

Un embargo lourd de conséquences économiques et sociales

Pour son président, Emmanuel Quidet, le régime de sanctions et les mesures de rétorsion qu’il a entraînées auront des effets désastreux pour l’UE, non seulement sur la croissance économique mais aussi au plan social. Selon certaines estimations, l’embargo russe pourrait mettre 500 000 personnes au chômage, rien qu’en France et en Allemagne.

Mais pour l’instant, il est difficile d’obtenir des chiffres précis susceptibles de confirmer cet ordre de grandeur. « Nous ne disposons pas encore de statistiques sur les conséquences de l’embargo visant les produits agricoles français, il est encore trop tôt », explique Pavel Chinsky, le directeur général de la CCIFR.

Il est cependant essentiel à ses yeux d’établir une distinction entre les entreprises qui produisent en Russie et les autres pour pouvoir appréhender les conséquences de l’embargo décrété par Moscou.

Des sanctions clivantes

« Une entreprise comme Danone, dont l’essentiel de la production se fait en Russie avec des produits locaux et qui ne recourt à l’importation que pour quelques composants spécifiques sera moins touchée que Bongrain qui, elle, exporte des fromages français en Russie et se retrouve de facto exclue du marché », souligne Pavel Chinsky.

Heureusement, les exportations agricoles françaises à destination de la Russie restent modestes au regard du volume total d’exportations françaises. Elles constituent moins de 10% des 18 milliards d’euros d’échanges réalisés en 2013. Et malgré le contexte géopolitique difficile de ces derniers mois, la Russie reste un partenaire commercial de premier plan pour la France. Ni plus, ni moins que son premier marché d’exportation hors UE. Raison pour laquelle Frédéric Mondoloni, chargé d’affaires de l’ambassade de France à Moscou, souligne à juste titre qu’il est indispensable que « les acteurs économiques russes et français maintiennent un dialogue ».

Des projets prometteurs

Les projets et les montants qui sont en jeu vont en effet bien au-delà du seul secteur agricole, comme le montre le niveau d’investissement direct de la France en Russie. Au 1er janvier 2013, avec 13,1 milliards d’euros, la France était le neuvième investisseur étranger en Russie dans des secteurs d’activité pour le moins diversifiés.

Depuis 2001, Safran a par exemple investi près d’un milliard d’euros dans différents projets industriels aéronautiques. C’est la Snecma, l’une de ses filiales, au sein d’une co-entreprise avec la société russe Saturn qui conçoit et produit les moteurs qui équipent le nouvel avion de ligne russe, le SSJ100.

Auchan est devenu le numéro deux de la grande distribution en Russie. Certes, une partie de l’assortiment de ses magasins est touchée par les sanctions, mais au fil de son développement en Russie, le groupe français a pris soin de faire appel, le plus souvent possible, aux producteurs locaux.

Dans l’énergie, la plupart des grands groupes français sont également très actifs. Total détient, entre autres, 40% du projet de développement du champ pétrolifère dont il est l’opérateur, de même que 17% du premier opérateur gazier russe indépendant, Novatek. GDF-Suez détient 9% de Nord Stream, ce gazoduc qui achemine l’or bleu de Russie en Allemagne en passant sous la Baltique pour contourner l’Ukraine.

Des difficultés réelles

Même si le marché russe regorge de possibilités pour qui se donne les moyens de tenter l’aventure, les difficultés n’en demeurent pas moins réelles. L’économie russe est entrée dans une phase de ralentissement à la fin de l’année dernière et les sanctions occidentales n’ont fait que l’accentuer.

Avec des immatriculations en recul de 9,9%, le marché automobile illustre bien cette problématique et l’exemple de Renault-Nissan, actionnaire majoritaire d’AvtoVAZ – le fabriquant de Lada et premier constructeur russe – est révélateur.

La branche russe de l’alliance franco-nipponne vient d’annoncer qu’elle allait supprimer 25 000 postes d’ici à 2020 sur les 55 000 actuels. Pourtant leader avec 15,6% de parts de marché, Renault-Nissan a vu ses immatriculations baisser de 16%, presque deux fois plus que le marché. La faute à la baisse du rouble qui renchérit ses véhicules. Même s’ils sont fabriqués en Russie, certains de leurs composants demeurent toutefois importés.

Mais cela ne remet pas en cause pour autant la présence de Renault-Nissan sur le marché russe fort de 145 millions d’habitants qui est appelé à devenir, statistiquement, le plus grand d’Europe, devant l’Allemagne. « C’est maintenant qu’il ne faut pas prendre de mauvaises décisions. Il faut investir justement quand le marché est en déconfiture », déclarait récemment à la presse Bruno Ancelin, directeur de Renault pour la Russie, en rappelant que la décision d’investir dans le pays au cœur de la crise de 2009 s’était révélée judicieuse puisque le marché russe avait été l’un des plus rentables du groupe au cours des années suivantes.

Mais contrairement à 2009, la conjoncture ne dépend pas uniquement de l’évolution des cycles économiques. Elle est essentiellement tributaire des incertitudes liées à la durée des sanctions – 3 mois pour l’Occident ; 12 mois pour la Russie, mais peut-être moins – et leur éventuel élargissement à d’autres secteurs économiques. Dans ces conditions, les entreprises sont obligées de naviguer à vue en ayant le sentiment d’être prises en otage. « Le marché russe est un relais de croissance qui n’a pas d’équivalent dans le monde compte tenu des besoins de modernisation très importants de son infrastructure industrielle et il serait dommage d’en priver les entreprises françaises qui sont aux prises avec un environnement difficile sur leurs marchés traditionnels », conclut Pavel Chinsky.

 

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