Les milieux d’affaires français attendent la fin de l’orage

Crédit photo : Ekaterina Tchesnokova / RIA Novosti

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La crise ukrainienne touche directement les secteurs économiques très dépendants de la conjoncture, comme le tourisme, mais reste pour l’instant sans incidence sur la stratégie à long terme des entreprises françaises en Russie.

La situation en Ukraine ne remet pas en cause les investissements français en Russie, mais elle n’est pas sans conséquences commerciales à court terme. Pour l’instant, seul le tourisme, très dépendant de l’image du pays, semble pâtir de la crise.

Tourisme : chute des commandes

« Les conséquences sont très visibles. Nous constatons une chute des commandes d’environ 30% sur le tourisme de groupe et de 20% sur le tourisme individuel par rapport à l’année dernière. Seuls les voyages d’affaires restent au même niveau », témoigne Gilles Chenesseau, conseiller du président de Tsarvoyages, un tour-opérateur basé à Moscou. 

La baisse est d’autant plus nette que la Russie s’était transformée en destination culturelle refuge pour les Européens après les troubles dans le monde arabe.

« Aujourd’hui nos clients nous questionnent sur la situation, expriment des peurs. Il est difficile pour nous d’expliquer qu’il ne se passe rien en Russie, d’autant que le traitement du dossier ukrainien dans les médias peut vite mener à un amalgame entre les pro-Russes en Ukraine et la Russie », remarque Gilles Chenesseau.

Les projets d’infrastructure épargnés

En chiffres :

17milliards d’euros : ce sont les stocks d’inves-tissements directs français en Russie en 2013.

ÀSamara, dans la région de la Volga, la crise politique ukrainienne n’a pas de conséquences économiques directes pour la société Samara Electroshield, détenue à 100% par le groupe français Schneider Electric depuis mars 2013.

« Pour nous, la situation en Ukraine ne change rien : la stratégie que nous avons définie est basée sur le long terme. Nous savons que l’environnement peut évoluer mais nous croyons surtout au développement du marché russe », affirme Éric Brisset, président de la société.

En 2014, Samara Electroshield lancera la construction d’une usine de transformateurs électriques à Samara.

« La Russie a besoin de moderniser ses infrastructures, notamment ses réseaux électriques, et cette nécessité ne dépend pas de critères géopolitiques. Les sociétés pétrolières ont des plans d’investissement et nous comptons les accompagner, indépendamment du contexte. Même chose pour les transports, avec la modernisation du réseau ferroviaire ou celle des aéroports d’Ekaterinebourg et de Samara sur lesquels nous travaillons. Ces projets seront menés à leur terme », assure Éric Brisset.

Pourtant, l’histoire a déjà montré, dans le domaine militaire par exemple, que les autorités russes choisissaient parfois de rompre un contrat avec une société étrangère pour en conclure un nouveau avec une entreprise russe.

« Notre actionnaire est français mais 99% de nos salariés, sur les 7 000 que nous employons, sont russes. Et nous payons nos impôts ici. Samara Electroshield est donc un partenaire local et à ce titre, ne se sent pas menacé par un tel retournement de situation », analyse Éric Brisset.

La crainte d’un durcissement sous la pression des États-Unis

Ils l’ont dit

« Au regard des crises précédentes on sait que la capacité du pays à rebondir est forte. Il faut attendre que ça passe »

Gilles Chenesseau, conseiller du président de l’agence Tsarvoyages à Moscou

« Toutes les chambres de commerce internationales en Russie sont unies contre les sanctions »

Emmanuel Quidet, président de la CCIFR

La crise ukrainienne pourrait toutefois avoir des conséquences plus graves si l’Union européenne cédait à la pression des États-Unis et adoptait des sanctions économiques contre la Russie, entraînant un engrenage de contre-sanctions qui pourraient avoir un réel impact sur les entreprises françaises.

« On peut se faire une idée de l’ampleur du phénomène avec le cas du Canada. En raison de sa position très ferme sur le dossier ukrainien, le pays s’est fermé des portes en Russie : on sait déjà que le groupe Bombardier, constructeur d’avions et de trains, n’a plus d’avenir ici », remarque Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe.

Une problématique d’autant plus sensible que le chiffre d’affaires généré par les entreprises françaises en Russie se répercute directement dans les résultats de leur siège en France, et donc sur l’emploi dans l’Hexagone. 

Une crise de confiance 

Même si des mesures plus sévères ne sont pas adoptées, le simple fait d’en agiter la menace a déjà semé un doute dans les milieux économiques.

« Les entreprises nous posent une seule et même question : va-t-il y avoir des sanctions ? », témoigne Emmanuel Quidet, président de la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe (CCIFR). « Un climat d’incertitude règne aujourd’hui parmi les entrepreneurs français – et l’incertitude, les entreprises n’aiment pas ça », souligne-t-il.

Conséquence : un certain nombre de décisions importantes en matière d’investissement sont repoussées. « Notamment de très grands groupes qui voulaient investir au printemps et qui ont décidé de retarder leur décision. Ce n’est pas encore visible mais on sait que ça existe », relève Arnaud Dubien.

Pavel Chinsky, directeur de  la CCIFR, précise : « La Russie est extrêmement attractive pour les entreprises qui y sont déjà. Par contre, celles qui n’y sont pas encore implantées sont extrêmement sensibles à l’image très catastrophique qu’ils en ont. Ce n’est pas nouveau. Mais le climat de défiance vis-à-vis du marché russe s’est encore aggravé ».

Du côté des partenaires russes, le doute commence également à s’installer.

« Ils veulent être rassurés. À Samara, nous comptons aider un établissement qui s’occupe d’enfants handicapés et les médecins s’inquiètent, nous demandent si nous n’allons pas prendre de sanctions contre eux. Il y a beaucoup d’amalgames et nos partenaires nous demandent si, en raison du contexte, nous allons bien respecter nos contrats », constate Éric Brisset.

Face à cette crise de confiance, toutes les Chambres de commerce internationales installées à Moscou ont lancé des opérations de lobbying auprès de leurs gouvernements respectifs pour les appeler « à ne pas mélanger temporalité économique et temporalité politique », note Pavel Chinsky.

Et de conclure : « Aux entreprises qui nous font part de leurs inquiétudes, nous envoyons un message d’apaisement : nous rappelons que François Hollande a toujours plaidé pour la poursuite du dialogue et œuvré pour repousser les sanctions ». En attendant que l’orage passe.

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