Les chanteuses pop russes : des actrices modestes aux artistes à peine vêtues

Crédit : RIA Novosti

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Au concours Eurovision de la chanson 2013 en Suède, la Russie était représentée par la chanteuse populaire Dina Garipova, arrivée en cinquième position avec son titre What If. Avant de participer à l’Eurovision, Garipova avait remporté le concours de la chanson de la télévision russe, Golos (The Voice)

Au concours Eurovision de la chanson 2013 en Suède, la Russie était représentée par la chanteuse populaire Dina Garipova, arrivée en cinquième position avec son titre What If. Avant de participer à l’Eurovision, Garipova avait remporté le concours de la chanson de la télévision russe, Golos (The Voice).

Sur son profil sur le réseau social russe VKontakte vous pouvez lire : "Dina est la plus belle voix de la Nation. Elle peut exécuter les parties vocales les plus compliquées de Whitney Houston, Céline Dion, Christina Aguilera parfaitement."

Eurovision-2013 (finale) : Dina Garipova - What If (Russie)

Il est commun d’utiliser des comparaisons pour répondre à certaines questions. Nous vous proposons un court questionnaire sur les chanteuses pop russes :

Q : Existe-t-il une Janis Joplin russe ?

A : Non.

Q : Existe-t-il une Tina Turner, ou Whitney Houston, ou Beyonce russe ?

A : Absolument pas.

Q: Existe-t-il une Madonna, ou Christina Aguilera, ou Lady Gaga russe ?

A : Pas du tout.

Q: Avril Lavigne ou Courtney Love ?

A : Non.

Q : Y’a-t-il des chanteuses pop en Russie ?

A : Oui, des tas !

Pourquoi la réponse négative à toutes ces questions qui comparent les stars russes aux célèbres chanteuses occidentales de différentes époques et styles musicaux ? Simplement parce que les règles de l’industrie de la musique russe sont très différentes et proviennent des politiques culturelles et musicales qui remontent à la dictature stalinienne. Les traces de ces politiques sont facilement visibles en Russie encore aujourd’hui.

A l’époque de Staline, la chanteuse pop moyenne incarnait l’image de la femme modeste et patriotique vêtue d’une longue robe grise. Le look conservateur était obligatoire : lorsque ces chanteuses montaient sur scène, elles ressemblaient à une professeure de lycée en biologie ou à une bibliothécaire.

Avant la Seconde Guerre mondiale, la plupart des chanteuses pop en URSS chantaient des chansons folkloriques traditionnelles ou les romances du XIXe siècle. Elles disposaient, toutefois, d’une certaine dose de liberté : par exemple, quand elles chantaient dans des films soviétiques, elles pouvaient également danser. Sous Staline, de nombreuses comédies et comédies musicales ont été réalisées dans les studios du gouvernement, comme Mosfilm à Moscou. Parfois, les stars de cinéma chantaient des chansons pop dans les films où elles jouaient, elles devenaient ainsi les premières chanteuses pop de l’état totalitaire soviétique.

La première chanteuse pop en URSS est, sans doute, l’actrice Lyubov Orlova (1902-1975). Bien entendu, il est impossible de comparer Orlova des années 1930 aux chanteuses pop modernes, car une censure stricte éliminait toute connotation sexuelle de son image et de son jeu durant toutes ses années de célébrité. 

No skin allowed ! Cette règle stricte de « zéro connotation sexuelle dans le divertissement » était en place jusqu’à la fin de l’état soviétique. Les Russes se rappellent toujours la fameuse citation « Il n’y a pas de sexe en Union soviétique ! » lancée par la représentante du Comité de femmes Soviétiques lors du pont télévisé entre Leningrad (URSS) et Boston (USA) en 1986.

Orlova était mariée avec le réalisateur Grigori Alexandrov, qui réalisaient des films fortement influencés par les spectacles hollywoodiens et par la formule « happy end ». Alexandrov, l’un des réalisateurs préférés de Staline, passa plusieurs années dans les studios d’Hollywood et y acquit une certaine expérience.

Ses films sont enthousiastes et dynamiques et montrent un nouveau type d’homme soviétique. Sa femme, Lyubov Orlova, figurait comme la principale star dans ses films. Orolova chantait le soprano, Alexandrov utilisait ses talents amateurs, notamment le chant et la danse, dans ses films.

Lyubov Orlova – Murmurent les ruisseaux

Après la Seconde Guerre mondiale, il y avait une demande pour des chanteurs capables de chanter des chansons patriotiques sur les temps de la guerre. Claudia Chouljenko (1906-1984) était la réponse. Elle chantait avec une voix douce et attendrissante pour calmer la douleur des Soviétiques durant les temps durs après la guerre. Son premier disque sortit en 1954.

Bien entendu, aucune image sexuelle ou érotique de Chouljenko n’existait. Elle était une autre chanteuse pop traditionnelle qui ressemblait à un agent d’assurances des années 1940.

Claudia Chouljenko – Châle bleu

Après la mort de Staline, une certaine libéralisation se mit en marche sous Khrouchtchev pour se poursuivre jusqu’à la moitié des années 60, où ce dernier dut céder son post de Secrétaire général du Parti Communiste à Leonid Brejnev.

Pendant l’époque Khrouchtchev, un nouveau type de chanteuses fait son apparition, incarné, par exemple, par Helena Velikanova (1922-1998) avec son méga-tube « Landichi » (Muguets).

Des airs pop légers et accrocheurs, signalaient un écartement temporaire des dogmes culturels qui ne permettait la sortie sur disque que pour des chansons patriotiques, ouvrières, ou encore des chansons sur la guerre. Malgré une popularité hors-norme, Landichi fut sévèrement critiquée par les idéologues soviétiques traditionnels endurcis.

Helena Velikanova enregistra quelques autres morceaux pop à succès avant de perdre sa voix haute et claire suite à une erreur médicale. Au cours des 50 dernières années, la chanson Landichi a été reprise par de nombreux chanteurs et groupes russes.

Helena Velikanova - Muguets

Helena Velikanova – Chanson de la première rencontre

Edith Piekha (née en 1937) était une chanteuse très insolite pour la scène pop soviétique. Elle est née à Paris, France, et ses parents étaient polonais. Elle arrive en URSS pour étudier à l’Université d’état de Leningrad et commence à chanter dans un groupe d’étudiants amateur.

Les rumeurs sur les capacités vocales de Pierha se propagent à Leningrad par bouche à oreilles. Sa carrière officielle de chanteuse commence vers 1957 lorsqu’elle rejoint le groupe pop Droujba (Amitié).

Le plus étrange chez Piekha était son accent polonais. Avant elle, un accent étranger caractérisait surtout l’image d’espion ou de méchant dans la presse et les films soviétiques.

Edita Piekha – Notre voisin

Anna German (1936-1982) est une autre chanteuse polonaise célèbre pour sa capacité de chanter en différentes langues. De nombreux compositeurs soviétiques écrivaient des chansons douces et parfois tristes spécialement pour elle. Elle connut la célébrité au milieu des années 70 pour devenir la chanteuse préférée des femmes soviétiques âgées de 40 à 50 ans.

Quelques autres chanteuses pop venant des pays communistes européens étaient également connues en URSS, parmi elles, la bulgare Lili Ivanova, la yougoslave Radmila Karaklajich, la tchécoslovaque Helena Vondrachkova.

Anna German - Echo d’amour

Lors de l’époque Brejnev, aujourd’hui communément appelée « Zastoï » (Stagnation) (1964-1982) plusieurs générations de chanteuses pop soviétiques virent le jour. De « femme au foyer » conservatrice comme Maya Kristalinskaya (1932-1985) et Valentina Tolkunova (1946-2010)…

Maya Kristalinskaya - Tendresse

Valentina Tolkunova – J’attends à la gare

 

…aux plus jeunes et dynamiques Alla Pugatcheva (née en 1949) et Sofia Rotarou (née en 1947).

Alla Pugacheva - Arlekino

Sofia Rotaru – Mon pays natal

Peu après la mort de Brejnev, la Perestroïka est annoncée par le nouveau Secrétaire général Mikhaïl Gorbatchev. D’autres chanteuses non-conventionnelles et moins conservatrices peuvent se produire à la télévision soviétique, notamment des groupes pop underground qui trouvent rapidement leur place dans la musique de masse. Masha Raspoutina (née en 1965) et Janna Agouzarova (née en 1962) sont deux parmi les nouveaux-venus des années de la Perestroïka.

Masha Raspoutina - Joue, Musicien, joue !

Zhanna Aguzarova – Je suis bien à tes côtés

La chute de l’Union soviétique au début des années 1990 conduit à l’apparition d’une nouvelle industrie musicale en Russie, plus semblable à celle de l’Ouest. Il devient beaucoup plus difficile pour les jeunes Russes, mêmes douées pour le chant et la scène, de percer à la télévision nationale ou à la radio. Sans un soutien financier solide d’un producteur aux bonnes connections, communément surnommé « Sugar daddy », les portes des studios TV et des stations radio étaient fermées aux jeunes chanteuses. Et sans la présence à la télévision et à la radio, il était impossible pour les chanteuses de partir en tournée, car personne ne les connaissait.

Toutefois, quelques nouveaux noms arrivent au sommet, par exemple, Tatiana Boulanova (née en 1969), Alyona Sviridova (née en 1962), Valéria (née en 1968).

Dans les années 1990, Valéria était mariée au compositeur et poids lourd de l’industrie du divertissement Alexandre Choulguine, son manager et principal contributeur à sa carrière de star. Les Moscovites se rappellent encore des grandes affiches disant « Valeria, la chanteuse que tout le monde attendait! »

Les années 1990 ont également soufflé un nuage au-dessus de la réputation des chanteuses suite aux rumeurs qu’elles étaient nombreuses à chanter en playback pendant les concerts parce qu’elles ne savaient pas chanter et étaient choisies par les producteurs uniquement grâce à leur look sexy.

Les discussions sur l’utilisation du playback vont encore bon train en Russie. La Douma russe a même adopté une loi interdisant l’usage du playback sans avertissement spécial sur les affiches et les tickets, disant clairement que les chanteurs utilisent des pistes vocales préenregistrées lors de leurs concerts.

Tatyana Bulanova – Sœur ainée

Alena Sviridova – Flamant rose

Valeria - Avion

Dans les années 2000, lorsque l’Internet et la télévision satellite créent une nouvelle opportunité pour les musiciens à travers le monde, cette nouvelle tendance sert également aux chanteuses russes pour atteindre la célébrité. 

De plus en plus de chanteuses deviennent stars du jour au lendemain quand, après quelques passages sur les ondes, des chanteuses inconnues la veille sont transformées en « sensation du mois » grâce à un montage Internet viral ou à un concours TV ou, à contrario, des carrières qui avaient duré quelques années étaient remplacées du jour au lendemain par une nouvelle sensation, plus jeune et plus sexy.

Des girls bands sont également devenue une tendance. Le girls band Via Gra, dont le nom sonne comme la pilule bleue contre l’impuissance masculine, est célèbre pour l’apparence sexy de ses chanteuses et le changement régulier de ses membres. A ce jour, plus de 13 chanteuses ont déjà quitté le groupe.

Les filles viennent et vont sans que le public le remarque ou s’en émeuve. Via Gra est un « projet de producteur » typique, où l’un des poids lourds de l’industrie trouve une idée et la fait devenir réalité.

Dans ce cas, l’idée est inspirée par la popularité des Spice Girls. Certaines anciennes chanteuses de Via Gra ont, toutefois, pu entamer une carrière solo. Vera Brejneva qui avait fait partie d’une des formations de Via Gra est, désormais, une star solo des chaînes de radio et de télévision musicale. 

Lorsqu’elle s’est rendue au casting de Via Gra, le producteur du groupe a appris que son vrai nom était Galouchka (une sorte de ravioli) ce qui, pour lui, était inacceptable dans le showbiz.

Il lui a demandé d’où elle venait et lui a dit de changer son nom pour Brejneva, car elle était originaire de la même ville ukrainienne que le Secrétaire général Leonid Brejnev (Dnieprodzerjinsk). En 2007, elle a été nommée la femme la plus sexy de la Russie par le magazine masculin Maxim.

Via Gra – Tentative №5

Vera Brezhneva – L’amour sauvera le monde

Il faut remarquer que de nombreuses chanteuses pop russes des années 1970, 1980 et après sont encore actives à la télévision, enregistrent des titres, des vidéos et se produisent en concert. Elles ne comptent pas prendre la retraite, bien que parfois elles aient la soixantaine passée.

Mais les progrès de la chirurgie esthétique et de la médecine anti-âge changent les règles du showbiz partout dans le monde, y compris Russie. Et, peut-être, le temps où le public verra une nouvelle sensation ado sexy et célèbre du jour au lendemain aux côtés d’une autre chanteuse « plus sexy que jamais », quatre fois plus âgée, chanter « Forever young » en duo, n’est pas si loin.

Il s’agit, peut-être, d’une tradition russe héritée des Tsars et des Secrétaires généraux, qui veut qu’après de longes années de service, les gens ne peuvent simplement pas quitter leurs positions élevées et laisser place aux jeunes. Il suffit de regarder l’état actuel de la politique russe. Personne ne veut partir. Jamais! 

 

 

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