Hostilité envers la superpuissance

Une manifestation anti-américaine à Moscou. Crédit : Kommersant

Une manifestation anti-américaine à Moscou. Crédit : Kommersant

Les récentes évolutions dans les relations russo-américaines semblent avoir fait naître dans la société russe une nouvelle vague de déclarations hostiles aux Américains.

Les États-Unis ont adopté la loi Magnitski, liste de Russes soupçonnés d’être liés à la mort d’un jeune avocat dans une prison russe en 2009 ou de violations des droits de l’Homme. La Russie a tout de suite déclaré que cette législation constituait une ingérence dans ses affaires domestiques. Le Kremlin a donc répondu en adoptant une liste similaire, tout en interdisant l’adoption d’orphelins russes par des parents américains. Ce qui étonne plusieurs observateurs est que, selon un sondage de l’institut VTsIOM, plus de 50% des Russes soutiennent cette initiative sur l’adoption. Que se cache-t-il derrière l’anti-américanisme en Russie ?

Ce sondage montre que les Russes ne font pas confiance à la politique étrangère des États-Unis. Seuls 10% des Russes pensent que les États-Unis souhaitent la paix entre Israéliens et Palestiniens. Ils étaient 25% dix ans auparavant. De plus, la liste Magnitski n’a pas été bien comprise par la majorité des Russes. Ainsi, selon le Vtsiom, seuls 10% d’entre eux ont une compréhension très basique de ce qu’elle représente. 86% des sondés n’en avaient même jamais entendu parler ou connaissaient le terme sans savoir à quoi il faisait référence. Mais après des explications des sondeurs, 29% d’entre eux ont dit penser que le principal objectif de cette loi était de faire pression sur la Russie. 19% des personnes ont, quant à elles, indiqué qu’on cachait probablement les vraies raisons du passage de cette législation, et 12% pensaient que les USA voulaient entrer en conflit avec la Russie. Cette enquête montre de toute évidence que la méfiance des Russes envers les États-Unis est forte.

Selon Marina Lebedeva, responsable du département de politique internationale à l’Université d’État de Moscou, la loi Magnitski s’explique en grande partie par l’histoire des relations entre les deux pays. « Les États-Unis et la Russie partagent l’héritage de la Guerre froide, et les deux nations ont souvent été comparées en termes de potentiel économique et militaire. Mais les États-Unis sont restés une superpuissance, contrairement à la Russie. De plus, la coopération économique n’étant pas significative pour les deux camps, l’aspect idéologique domine leurs relations ». Ce manque de confiance de la population est en outre renforcé par les médias et les politiciens qui n’hésitent pas à désigner les États-Unis comme le présumé rival afin de gagner en popularité.

Matthew Baum, professeur de communications internationales à la Harvard Kennedy School, indique que la majorité de l’opinion américaine s’intéresse davantage aux affaires nationales qu’à la politique étrangère. « Les médias n’accordent que peu d’attention à la Russie comparé à son importance politique », estime Baum. Un sondage américain de février 2012 indiquait que seulement 2% des Américains considéraient la Russie comme un ennemi, alors qu’1% d’entre eux pensaient que les États-Unis devaient avant tout se méfier d’eux-mêmes. Paradoxalement, l’inintérêt de la population américaine pout l’actualité russe contribue aussi à cet anti-américanisme. Comme l’expliquent certains politiciens américains préférant rester anonymes, même si les États-Unis comptent trois millions de citoyens d’origine russe, ces derniers sont trop éparpillés pour pouvoir influencer des résultats électoraux nationaux. D’autres communautés ethniques sont plus concentrées, ce qui leur permettent d’avoir un impact électoral lorsqu’elles se trouvent dans des États clés. Une grande partie des budgets de campagne et du temps des candidats est destinée à couvrir ces aspects, et les politiciens se sentent souvent obligés de critiquer la Russie afin de gagner des voix auprès des électeurs ayant des liens avec l’Europe de l’Est.

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D’après une enquête du Centre Levada, autre institut de sondage russe, les Russes observent de plus près toutes les nations avec lesquelles ils doivent interagir, et pas seulement les États-Unis. La Géorgie se trouve ainsi en haut de cette liste. En 2012, 41% d’entre eux estimaient que la Géorgie était hostile à leur pays (contre 62% en 2009), et 35% partageaient cet avis concernant l’Oncle Sam. Les voisins occidentaux de la Russie comme la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie se trouvent juste derrière dans la liste.

Dans le même ordre d’idées, les Russes ne pensent pas que leur patrie possède beaucoup d’alliés. Selon le Centre Levada, seuls la Biélorussie et le Kazakhstan ont été mentionnés comme amis par plus de 25% des sondés, l’Allemagne se trouvant à la troisième place avec 17%. Cette méfiance du monde extérieur peut s’expliquer en partie par l’histoire et la géographie. La Russie a connu plusieurs querelles ou conflits territoriaux avec presque tous ses voisins. Être entouré d’États considérés comme des ennemis potentiels ne favorise certainement pas un climat de confiance.

L’anti-américanisme russe n’est cependant pas si différent des sentiments que l’on observe dans beaucoup d’autres pays. D’après un sondage de la BBC publié en 2012, seulement 48% des Canadiens et 38% des Mexicains voyaient l’influence des États-Unis sur leur pays comme positive. Ces opinions étaient même majoritaires dans ces deux pays l’année précédente. Ces points de vue sont également fort populaires en Chine, en Égypte, en Allemagne, au Pakistan et dans certains autres grands pays, bien qu’ils restent minoritaires. Selon Baum, même si la politique extérieure des États-Unis compte clairement, le phénomène d’anti-américanisme s’explique avant tout par la domination de la superpuissance sur la scène internationale. « Dès qu’un pays commence à exercer une influence au niveau régional ou mondial, il doit faire face à ce genre d’attitudes hostiles, à l’instar de la Chine dans l’Est de l’Asie », explique Baum.

La rapidité des changements dans l’opinion publique démontre que l’anti-américanisme n’a pas, dans la plupart des cas, de grande influence à long terme. Mais ces revirements sont parfois très marqués. Le politologue américain Joseph Nye cite ainsi l’exemple de l’Indonésie : l’avis de la population concernant les États-Unis était à 61% favorable en 2002, avant de chuter à 15% en 2003, après l’invasion de l’Irak, et de remonter à 38% en 2005, suite aux opérations d’aide menées par les États-Unis en faveur des victimes du tsunami dans le Sud-Est de l’Asie. « Les opinions sont également influencées par l’état actuel des relations russo-américaines et des politiques US », précise Marina Lebedeva. « Et lorsqu’elles sont défavorables à la Russie, elles sont utilisées par les politiciens du pays et les médias importants ». 

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