Restons-nous des partenaires clés ?

Reste la question : comment parvenir à joindre ces deux tendances contradictoires - ce désaccord idéologique et cette attirance économique ? Image par Victor Bogorad

Reste la question : comment parvenir à joindre ces deux tendances contradictoires - ce désaccord idéologique et cette attirance économique ? Image par Victor Bogorad

Fin décembre se tiendra le 30ème sommet Russie-UE. Pour cette rencontre anniversaire, le président russe Vladimir Poutine va sans doute, une fois de plus, prononcer un discours dans lequel il ne manquera pas de proposer à l’Europe une coopération stratégique et un rapprochement politique.

Dans ce domaine, Poutine a toujours su rester dans la continuité. Que ce soit à la veille de son premier mandat, au début des années 2000, lorsque les perspectives de coopérations étaient prometteuses, à la fin 2010, lorsque les rapports étaient plus tendus, ou encore pendant la période où il était Premier ministre, il a toujours gardé le même discours.

La Russie et l’UE doivent mettre leur potentiel en commun, ce qui apparaît évident et indispensable pour faire face à la rude concurrence mondiale en ce XXIè siècle.

Personne ne conteste ce fait. La difficulté reste de trouver le point de convergence. Pour l’UE, il paraissait évident que ce devait être le modèle européen, l’ensemble des valeurs et des normes de l’Europe unie. La Russie n’aurait qu’à les adapter et en avant pour le rapprochement. Pour Poutine, la dynamique devait venir des deux côtés et mener à un partenariat égal. Moscou contestait la volonté de l’UE d'imposer ses critères, sans toutefois rejeter le bien fondé de certaines normes européennes. 

Avec le nouveau mandat de Poutine, beaucoup de choses ont changé. La Russie a, en toute connaissance de cause, choisi le refus de ce modèle, qualifié d’européen. Dans les années 90-2000, Moscou a vécu assez de querelles avec ses partenaires européens sur les questions de politiques et de valeurs.

La Russie a toujours campé sur ses positions, défendant sa « particularité nationale » et mettant l’accent sur l’impossibilité pour elle d’atteindre aussi rapidement le même niveau de démocratie que celui vers lequel les autres pays avancent depuis des siècles. Sans rejeter la vision globale et l’objectif final, la Russie a toujours revendiqué le droit à choisir sa voie et son rythme pour l’atteindre.

Aujourd’hui, la Russie a tout simplement abandonné l’idée même de l’existence de cet objectif imposé de l’extérieur. Le modèle européen « standard » n’est plus un étalon pour elle et ses valeurs sont remises en doute. Si auparavant Moscou refusait la notion même de « valeurs » et insistait sur la nécessité de trouver des intérêts communs, elle soutient des valeurs très conservatrices.

L'affaire Pussy Riot révèle la rupture de valeurs. En Europe, on parle de persécution politique, d’atteinte à la liberté d’expression, en Russie, on emploie les termes de blasphème. Des deux côtés, on observe une propagande mais il s’agit d’une divergence globale de point de vue. D’un côté le libéralisme européen et de l’autre, le conservatisme russe. 

Face à l’effondrement des principes moraux et idéologiques soviétique et post-soviétique, la société russe tente de trouver un autre support. Le fait de se tourner vers les valeurs culturelles et religieuses traditionnelles n’est pas un phénomène exceptionnel.

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De plus, il n’est pas dit que l’identité nationale va se former sur cette base traditionaliste, le vent peut tourner. L’Europe aussi de son côté n’est pas à l’abri de sérieux revirements. Au vu du rythme et de l’ampleur des chamboulements internationaux, difficile d’espérer échapper à cette tendance globale. Néanmoins, pour le moment, les trajectoires entre la Russie et l’UE divergent et laissent peu d’espoir de rapprochement dans un avenir proche.

En économie, c’est tout l’opposé. La Russie vient d’entrer à l’OMC, moment crucial pour le milieu des affaires mondial. Bien sûr, ce n’est pas un coup de baguette magique qui va attirer la manne céleste sous forme d’investissement étrangers, néanmoins l’intégration de la Russie dans un cadre réglementaire international contribuera à rassurer les entrepreneurs étrangers et à leur donner des garanties.

Même avant, l’Europe avait commencé à s’intéresser à la Russie non pas uniquement comme fournisseur de matières premières, mais aussi comme un marché inépuisable au pouvoir d’achat toujours croissant et comme pays en recherche de partenariats technologiques. Comme l’a révélé, dans un entretien privé, un haut fonctionnaire européen, la Russie représente pour l’Europe le dernier Eldorado. Fait non négligeable dans le contexte actuel de stagnation du marché européen et de l’instabilité des marchés mondiaux.

Les entrepreneurs européens souhaiteraient vivement que les divergences politiques n’entravent pas leur coopération économique avec la Russie, tout comme cela ne les a jamais gênés d'investir en Chine. Bien sûr, le climat d’investissement en Russie n’est pas au beau fixe, mais à défaut d’autres débouchés...

Reste la question : comment parvenir à joindre ces deux tendances contradictoires - ce désaccord idéologique et cette attirance économique ? Cette situation ne pourra pas durer éternellement. Ou bien les partenaires européens devront fermer les yeux sur les particularités nationales russes, ou bien la Russie devra se tourner de nouveau vers le modèle politique européen, ou bien la coopération économique risque de pâtir de ces querelles.

Moscou à bien conscience des changements qui se produisent, particulièrement révélateurs sur le marché de l’énergie. L’âge d’or et de la toute puissance de Gazprom est révolu. Dorénavant, il va falloir se battre pour garder ses clients et adapter ses tarifs, et en Europe et en Asie, vers laquelle la Russie se tourne de plus en plus.

Sur le plan culturel et historique, la Russie est certainement plus proche de l’Europe et cela ne risque pas de changer. Mais l’Europe se retrouve soudainement reléguée à la périphérie mondiale. La Russie étant situé au trois quarts sur le continent asiatique, elle se doit d’y affirmer rapidement sa position stratégique. Et c’est sans doute vers quoi seront tournés ses efforts ces prochaines années. 

Fiodor Loukianov est rédacteur en chef du journal Russia in Global Affairs.

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