La Russie
dit non au « Patriot » en Turquie

Ceylanpinar, Turquie, province de Sanliurfa, 24 novembre :Le soldat turc demande aux journalistes de reculer. Crédit : Reuters/Vostock-Photo

Ceylanpinar, Turquie, province de Sanliurfa, 24 novembre :Le soldat turc demande aux journalistes de reculer. Crédit : Reuters/Vostock-Photo

Le désir de la Turquie de déployer à la frontière avec la Syrie des complexes de missiles sol-air américains Patriot a provoqué des tensions entre la Russie et l'OTAN. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a averti qu'une telle décision « augmenterait le risque de conflit armé ». Le secrétaire général de l'OTAN Anders Fogh Rasmussen, a qualifié, à son tour, les critiques russes d'« infondées ». Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan s'est montré très virulent, en affirmant que les plans d'Ankara destinés à renforcer sa sécurité ne concernaient pas Moscou.

Les divergences à répétition entre la Russie et l'OTAN, d'une part, et Moscou et Ankara, d'autre part, émergent à un moment on ne peut plus mal choisi : une visite du président russe Vladimir Poutine à Istanbul est prévue le 3 décembre et le 4 se tiendra une réunion du Conseil OTAN-Russie entre les ministres des Affaires étrangères à Bruxelles. Les relations de la Russie avec les deux parties étaient déjà tendues, avec Ankara suite à l'interception d'un avion de la compagnie Syrian Air reliant Moscou à Damas par des chasseurs turcs, et avec l'OTAN en raison de l'impasse dans laquelle se trouvent les négociations sur la défense antimissile.

On a appris mercredi que la Turquie avait envoyé au siège de l'OTAN la demande de déployer le long de sa frontière de 900 kilomètres avec la Syrie des complexes de missiles sol-air américains Patriot. Ankara motive sa requête par la nécessité de se protéger contre d'éventuelles attaques de l'armée syrienne, les systèmes Patriot pouvant être utilisés pour intercepter des missiles et des avions. Jeudi, le secrétaire général de l'OTAN Anders Fogh Rasmussen a déclaré que l'Alliance allait examiner la demande de la Turquie dans les plus brefs délais. Le porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères Alexandre Loukachevitch a vu dans la « militarisation de la frontière syro-turque un signal préoccupant ». Il a exhorté la Turquie à « ne pas montrer ses muscles et à ne pas faire dévier la situation dans une direction dangereuse ».


La demande d'Ankara a également été commentée par le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Il a rappelé que l'Alliance avait auparavant affirmé « ne s'occuper aucunement de la Syrie », et a souligné que le déploiement des systèmes de défense anti-aérienne Patriot en Turquie créerait des risques supplémentaires. « Notre inquiétude provient de ce qu'on pourrait appeler le « syndrome du fusil de Tchekhov », a déclaré le ministre. Si le fusil est accroché au-dessus de la scène au premier acte, il doit tirer au troisième ». Selon lui, l'apparition dans les affaires politico-militaires et le règlement des conflits d'un « fusil » crée des risques, non pas en raison d'un lien quelconque avec la dramaturgie, mais parce que « l'accumulation d'armes représente une menace ». « Toute provocation peut causer un conflit très grave », a-t-il mis en garde.

Le secrétaire général de l'OTAN a qualifié les critiques des représentants russes d'« infondées ». « Dès le début, nous avons laissé clairement entendre que nous adopterions des mesures pour protéger notre allié, la Turquie », a déclaré M. Rasmussen. Selon lui, l'envoi de systèmes Patriot en Turquie permettra de « maintenir la stabilité le long de nos frontières méridionales ».« Il s'agit d'une mesure strictement défensive », a-t-il ajouté. Le secrétaire général a réfuté les déclarations d'un certain nombre d'experts occidentaux selon lesquels en renforçant sa défense, l'Alliance se préparait à la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne sur le territoire syrien.

« Le déploiement des missiles Patriot n'a effectivement aucune relation avec la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne, a confirmé le vice-président senior de PIR-Center, le lieutenant-général Evgueni Boujinski. Sur fond de détérioration des relations entre la Syrie et la Turquie, la demande d'Ankara devrait plutôt être considérée comme une nouvelle preuve de la détermination des Turcs : si les Syriens violent l'espace aérien turc, ils seront abattus ».


Contre toute attente, la réaction la plus dure aux critiques de Moscou est provenue d'Ankara. Le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que les projets de son pays visant à renforcer sa défense ne concernaient pas la Russie. « Je juge complètement erronées les déclarations faites par Moscou, il est incorrect de faire passer un problème de politique intérieure, n'ayant aucun lien avec la Russie, pour leur propre problème », a-t-il dit. Les médias turcs ont rapporté hier que les systèmes Patriot seraient livrés au pays d'ici la mi-décembre. Des spécialistes de l'Alliance séjourneront en Turquie ces prochains jours pour inspecter les lieux de leur déploiement éventuel.


Les systèmes anti-aériens seront probablement livrés depuis l'Allemagne, et 170 soldats de la Bundeswehr pourraient être affectés en Turquie en vue de leur maintenance. Un certain nombre de politiciens allemands d'opposition ont exprimé des préoccupations quant à l' « internationalisation du conflit ». M. Lavrov s'est toutefois montré compréhensif : « Personne n'a l'intention d'entraîner l'OTAN dans la crise syrienne ». « Toutefois, dans la sphère militaire, ce ne sont pas les intentions qui comptent, mais les potentiels, a déclaré le ministre citant Otto von Bismarck. Lorsque les potentiels sont renforcés, les risques augmentent ». Pour rappel, les systèmes Patriot ont été déployés à deux reprises en Turquie, au cours de la première et de la deuxième guerre d'Irak (1991 et 2003). Toutefois, ils n'avaient alors pas été utilisés.

Paru sur le site de Kommersant le 24 novembre 2012.

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