Chavez et Saakachvili aux antipodes

Image par Sergueï Elkine

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Le politologue Fedor Loukianov brosse un portrait comparé des chefs d'Etat Vénézuélien et Géorgien, au lendemain de scrutins qu'ils ont inégalement traversé.

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Début octobre, des deux côtés du globe, deux pays ont voté. En Géorgie, le parti du président Mikhaïl Saakachvili a perdu les élections. Au Venezuela, Hugo Chavez a conservé son poste de chef d'Etat. Si Saakachvili et Tchavez ont certains traits de caractère en commun, leurs programmes politiques sont sensiblement différents. Ils constituent deux pôles du système politique contemporain.

Les deux hommes sont convaincus du travail qu'ils effectuent. Loin d’être des opportunistes pragmatiques, ces politiciens défendent bel et bien une idéologie. Saakachvili a tout aussi farouchement pratiqué la privatisation et la dérégulation de l'économie que Chavez ne s’est livré à la nationalisation tout en renforçant le contrôle de l'État.

Dans une époque en mouvement, l’un et l'autre sont convaincus de la nécessité d’instaurer un régime autoritaire où pouvoirs formels et informels sont l’apanage d’une seule et même personne. Pour accomplir une mission historique, ceux-ci  sont convaincus qu’il leur faut rester en poste longtemps. Sinon, impossible de réussir, la tâche étant trop complexe.

Avoir un ennemi puissant est important pour eux, que ce soit la Russie ou les Etats-Unis. Cette opposition justifie moralement les mesures instaurées. Un allié étranger peut également jouer un rôle important en renforçant la capacité d'action, notamment militaire.

Saakachvili et Chavez voient les pays dont ils sont à la tête non pas comme des acteurs ordinaires des relations internationales, mais comme des chefs de file qui doivent montrer la voie. De là découle leur lutte pour s’imposer comme leaders régionaux, que ce soit dans le Caucase ou en Amérique du Sud.

Enfin, l'ancien lieutenant-colonel parachutiste et l'avocat diplômé d'une école américaine jouent de leur charisme comme moyen de mobilisation.

Saakachvili est un réformateur radical à tendance bolchévique. Celui-ci ne désire  pas changer l'économie ou la fonction étatique, ni les relations sociales, mais bien les gens en profondeur. Le Georgien considère que son peuple doit vivre et travailler comme les Européens, en finir avec le paternalisme et l'assistanat.

Ces prises de positions ne peuvent pas bénéficier de popularité. Il est donc indispensable de s'adresser à la minorité jeune et active. C'est précisément elle, libérée du poids de la tradition, qui construira la nouvelle Géorgie, où chacun ne pourra compter que sur lui-même. Le soutien indispensable à cette politique émane de ceux à qui la nation doit ressembler.

Chavez, lui, s’appuie sur la majorité de la population dans un pays potentiellement prospère soumis depuis toujours à énorme clivage social. Le chef d’Etat promet du travail et l'égalité des droits. Le paternalisme est un système de réattribution équitable voué à soutenir  les classes sociales défavorisées sur du long terme. Tôt ou tard, il faudra présenter des résultats réels ; le nombre de citoyens mécontents ou déçus par l'absence de dynamisme grandira. Pour le moment, les résultats des élections sont autres.

Malgré des positions politiques diamétralement opposées, Saakachvili et de Chavez, ont un point commun. Tous deux s'opposent à l'establishment traditionnel. Au Venezuela, le président national représentent les faibles contre l’aristocratie dorée qui a toujours profondément méprisé ces derniers. En Géorgie, le chef de la révolution des roses, bien que lui-même issu de l'élite du pays, a commencé à briser le système de relations, la situation privilégiée des gens honorables.

Tchavez a diabolisé la bourgeoisie vénézuélienne, des aristocrates à la classe moyenne active, qui n'avait pas besoin de la tutelle asphyxiante de l'Etat. Saakachvili, lui, s'est attiré de nombreux ennemis dans les cercles de l'intelligentsia géorgienne, vexée par son mépris affiché. Il est vrai qu'il y a encore de nombreux partisans de la redistribution qui soutiennent le commandant vénézuélien. Le leader géorgien, lui, est entré en conflit avec une grande partie de la population qui ne tirait aucun avantage de ses réformes brutales.

Chavez, souvent considéré comme un dictateur, est effectivement un authentique partisan de la démocratie, dans la mesure où  la majorité le soutient. Saakachvili, au contraire, ne croit que dans les méthodes autoritaires afin de forcer la majorité à se moderniser.

Ni l'un ni l'autre n'ont réussi à créer une base solide, mais leur carrière n'est pas terminée. Chavez restera en place, Saakachvili peut parfaitement revenir. Le résultat de leur expérience est convenu.  N'importe quelle fracture au sein d’une société entraîne un déséquilibre, menaçant, que le pouvoir s'appuie sur la majorité passive ou la minorité active.  Les deux composantes de la société sont indispensables pour obtenir une légitimité durable, rançon du succès dans un monde contemporain chaotique.

Fedor Loukianov est directeur du journal « La Russie dans la politique internationale ».


Texte réduit. Texte original disponible en russe sur le site de Rossiyskaya Gazeta.

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