De la situation politique intérieure en Afghanistan

L'histoire de ces dernières années n'a rien apporté de nouveau dans la vie des Afghans. Ils sont entrés dans le XXIe siècle avec les mêmes divisions tribales, ethniques et religieuses ainsi qu’avec un gouvernement central faible. Crédit photo : AP

L'histoire de ces dernières années n'a rien apporté de nouveau dans la vie des Afghans. Ils sont entrés dans le XXIe siècle avec les mêmes divisions tribales, ethniques et religieuses ainsi qu’avec un gouvernement central faible. Crédit photo : AP

Quand on évoque l'Afghanistan, on voit apparaître devant nos yeux le tableau que nous dressent les médias : une plaine poussiéreuse et austère bordée de montagnes sans arbres, une route sur laquelle errent tristement des habitants en tenue traditionnelle et des soldats étrangers munis de mitrailleuses. Tous sont tendus et s’attendent à une mauvaise surprise : explosions, tirs ou embuscades.

Tel est l’Afghanistan actuel, où la guerre civile perdure depuis plus de 30 ans déjà, tuant des Afghans innocents. Quelle est la situation dans ce «point chaud» de l'Asie centrale, à quoi est-elle due et quelles sont les perspectives d’évolution ?

L'évolution de la situation politique en Afghanistan est affectée par un certain nombre de facteurs. Le principal est la situation sur le front de la lutte contre les Talibans, c'est-à-dire la guerre qui oppose le gouvernement central appuyé par la coalition internationale et l'opposition incarnée par le mouvement insurgé Taliban. Ce facteur est déterminant, aussi bien pour les structures de pouvoir existantes en Afghanistan que pour la société afghane dans son ensemble, notamment pour les nombreux groupes tribaux et ethniques et les unités armées opérant dans les provinces sous le commandement de seigneurs de guerre.

Depuis un an et demi à deux ans, les dirigeants du pays et les forces de la coalition internationale sont parvenus à réaliser quelques avancées, mais la situation est loin d'être stable. De l’avis du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, exprimé lors de la Conférence de Bonn sur l'Afghanistan (décembre 2011), celle-ci ne suscite pas d’optimiste particulier. Cette caractéristique est encore valable aujourd'hui.

La croissance en nombre de l'armée et de la police afghanes à 330 000 personnes, et l’augmentation des troupes de l’ISAF et de la coalition à 152 000 hommes (les Talibans comptent 20 à 30 000 combattants en Afghanistan) ont forcé les insurgés à passer des affrontements ouverts aux formes traditionnelles de guérilla : attentats, sabotage, embuscades, mines. Et bien que, dans l'Afghanistan actuel, on ne dise plus que les Talibans pourraient reprendre Kaboul en deux ou trois jours après le retrait des troupes de la coalition, la situation reste tendue. Les attentats terroristes se succèdent. Tout récemment, des instructeurs étrangers ont dû renoncer, en raison de cette menace, à la formation de la police afghane dans les provinces du pays, ce qui constitue un indicateur très sérieux. En outre, il a été impossible de rendre l'armée et la police afghanes suffisamment opérationnelles : dans leurs rangs règne encore une corruption endémique, la désertion, et un faible niveau de salaires.

L'état d'esprit des Afghans est en outre affecté par le fait que le gouvernement central n'a pas encore réussi à ressusciter l'économie, à augmenter de manière significative le niveau de vie et à réduire le chômage. En outre, non seulement le mouvement taliban n’a été ni détruit ni neutralisé, mais il s’est propagé au Pakistan, ce qui témoigne d’une sympathie populaire croissante pour l'opposition armée, en particulier chez les Pachtounes, qui représentent jusqu’à 40% de la population de ce pays.

Un facteur aigu de déstabilisation est la production et le trafic de drogue, dont les recettes sont la principale source de financement des groupes terroristes en Afghanistan. En 2011, selon les chiffres de l'ONU, la production d'opium en Afghanistan a dépassé 60%, et la superficie totale des cultures de pavot à opium a augmenté de 7%.

Au cours des dix-huit mois passés, on a adopté en Afghanistan des mesures pour remédier à cette situation. Lors des conférences sur la paix en Afghanistan tenues en 2010-2011 à Londres, Kaboul et Bonn, on a énoncé un certain nombre de décisions importantes. Ainsi, à Londres, le président Hamid Karzaï a avancé la thèse d’une réconciliation avec les insurgés qui renonceraient à leurs liens avec Al-Qaïda, cesseraient leur activité terroriste et reconnaîtraient la Constitution afghane.

}

Lors de la Conférence internationale de Kaboul, en juin 2010, le « processus de Kaboul » a amorcé un transfert progressif aux autorités afghanes de l'administration du pays, y compris concernant la résolution des tâches essentielles dans les domaines sécuritaire et socio-économique. Plusieurs documents ont été amorcés lors de la conférence : le Cadre de transfert de la responsabilité (paramètres de transfert de la responsabilité en matière de sécurité dans le pays et résolution des principaux défis du développement national pour le gouvernement afghan) et le Programme afghan de réconciliation et de réinsertion (fixant les conditions nécessaires à la réconciliation et à la réinsertion des anciens insurgés dans la société civile), qui devraient être mis en œuvre d'ici 2014, soit avant le retrait prévu des troupes américaines d'Afghanistan. En outre, l'accord de partenariat stratégique signé entre l'Afghanistan et les Etats-Unis prévoit le maintien en territoire afghan de 40 à 50 000 soldats américains dans des bases militaires créées à cet effet. Cela peut être vu comme une sorte d'assurance en cas de complications intérieures et de menaces contre les autorités afghanes.

La mise en œuvre réussie de ces mesures, y compris le transfert progressif aux autorités locales de la responsabilité et des pouvoirs pour la gestion et le contrôle des provinces afghanes, signifierait une avancée majeure vers la stabilisation du pays. Cependant, il est encore trop tôt pour juger de leur efficacité : elles ont tout juste commencé, et l’obtention d’un compromis entre les parties en conflit constituera une question de très épineuse.

Comme en témoignent les sources afghanes, les Talibans exigent une modification de la Constitution (Hamid Karzaï, au contraire, exige la reconnaissance de la Constitution par les Talibans), le retrait des troupes étrangères d'Afghanistan, la reconnaissance du mouvement Taliban en Afghanistan en tant que partie du système politique (ce qui signifie la participation des Talibans à la structure de l'Etat afghane), l’ouverture de représentations des Talibans dans les villes d'Afghanistan (ce qui revient à instituer une dualité du pouvoir), et l'exclusion des Talibans de la « liste noire » des organisations terroristes du Conseil de sécurité des Nations unies et leur libération des prisons.

Il convient, pour être honnête, de mentionner le fait que Karzaï a déjà entamé quelques ajustements de la Constitution afin de tenir compte des exigences des Talibans, mais le processus est difficile et doit être mené par l'intermédiaire du Loya Jirga. L'affaire est compliquée par le fait que, selon les analystes politiques afghans, jusqu’à 50% de la population est sous l'influence des Talibans. Il ne s’agit pas seulement des Pachtounes, mais aussi d'autres groupes ethniques. Ainsi, l'activité des Talibans lancée récemment dans le nord de l'Afghanistan, où ces derniers comptent d’assez nombreux partisans, provoque la préoccupation non seulement de Kaboul, mais aussi des voisins de l'Afghanistan, ainsi que de la Russie.

L'histoire de ces dernières années n'a rien apporté de nouveau dans la vie des Afghans. Ils sont entrés dans le XXIe siècle avec les mêmes divisions tribales, ethniques et religieuses ainsi qu’avec un gouvernement central faible. Il faut y ajouter la guerre civile incessante qui a épuisé l'Etat et conduit à encore plus de divergences et de conflits.

Ainsi, la situation politique intérieure en Afghanistan, si tant est qu’elle ait subi quelques changements, n’en a connus que dans le sens d’une simplification, si l’on compare avec la situation qui régnait il y a dix ans, lorsque les Talibans ont perdu leur pouvoir et que la direction du pays a été occupée par le tandem des « Afghans américains » et des représentants des Mujahideen (l’Alliance du Nord).

Les divergences entre Karzaï et ses partisans, d'une part, et la direction de l’Alliance du Nord, d'autre part, survenues immédiatement après l'éviction des Talibans et la création d’organes de coalition sur fond de lutte pour les sièges dans le nouveau gouvernement et le parlement, n'ont pas disparu, mais se poursuivent. Le Front populaire d'Afghanistan (FPA), formé sur la base de l'Alliance du Nord et qui comprend également des représentants de l’ancien Parti démocratique populaire d'Afghanistan, se positionne différemment de ceux qui sont revenus d’exil appuyés par les forces de la coalition internationale. Ces derniers ont créé le Parti républicain, destiné à défendre leurs intérêts. 

Bien qu’il ne se présente pas comme une force d'opposition, le FPA, ainsi que d'autres petits groupes politiques, prône des réformes, du système parlementaire notamment, l'élection des gouverneurs, et de plus profondes transformations socio-économiques.

Le seul point de convergence entre cette opposition et la majorité au pouvoir est la nécessité de poursuivre la lutte armée contre les Talibans, qui ne comptent pas capituler pour le moment.

Aux divergences entre les représentants des structures de pouvoir s’ajoutent des conflits ethniques (entre Pachtounes au sud et non-Pachtounes au nord), religieux (sunnites, chiites, bouddhistes), et tribaux. Les affrontements armés entre seigneurs de la guerre pour les sphères d'influence, et contre le gouvernement central, se poursuivent. Une illustration de la haine interethnique dans la lutte pour les postes clés de l'État est l’assassinat, commis l'an dernier, de l’ancien précisent du Conseil suprême de paix Burhannudin Rabbani, d’ethnie tadjike.

Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, conseiller de l'Académie diplomatique du ministère russe des Affaires étrangères.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.