Réforme de la Russie

Image par Niyaz Karim

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Selon l'analyste politique Vladislav Inozemtsev, les relations actuelles du pouvoir, de l'Eglise et de la société ne peuvent être qualifiées d'harmonieuses. La Russie a besoin de réaliser sa propre « réforme », estime l'expert.

La Russie n'a pas besoin d'une révolution, nous assure-t-on aujourd'hui depuis les chaires des églises et les tribunes du Kremlin. Compte tenu de l'expérience passée, il est difficile d'être en désaccord avec une telle assertion. Toutefois, il ne suffit pas de parler du danger des révolutions, il faut le prévenir. Ceci signifie que les structures qui reflètent les éléments traditionnels de la société doivent apprendre à évoluer en fonction des modifications des valeurs et des préférences des citoyens qui la composent.

Dans ce processus, le rôle des fondements et des impératifs moraux du peuple ne doit pas être sous-estimé. Et il serait erroné de croire que, même dans un monde moderne en mutation constante, ces fondements et impératifs sont exclusivement laïcs : l'identité historique de la civilisation chrétienne, dont la Russie fait partie, s'est déterminée et se détermine sur la base de dogmes religieux.

Etant donné que la tradition chrétienne a largement façonné les sociétés humanistes européennes modernes, le christianisme moderne ne peut pas ne pas être humaniste. Mais dans le même temps, la politique dans les pays historiquement chrétiens ne peut pas être complètement libérée de toute influence religieuse. La Russie a oublié ces deux aspects, et c'est la raison pour laquelle notre société en paye le prix aujourd'hui.

Réforme N° 1


Le destin de la version russe du christianisme ne peut être qualifié de simple. Tout en se targuant du respect le plus cohérent pour la « pureté » de l'enseignement de Jésus, l'orthodoxie a beaucoup plus courbé l'échine devant le pouvoir laïc que sa version occidentale. Dans toute l'histoire des États européens, l'Église catholique n'a jamais canonisé autant de personnes royales que l'orthodoxie, et ce si l'on tient compte de l'histoire de la seule Russie. Le pouvoir a au cours des siècles traité la hiérarchie orthodoxe comme cette dernière le méritait selon lui : avec un cocktail de mépris et de répression. Le 4 novembre 1568, jour désormais célébré comme la fête de l'Unité nationale, un tribunal ecclésiastique a, à la demande expresse d'Ivan le Terrible, démis de ses fonctions le métropolite Philippe de Moscou. Au début du XVIIIe siècle, l'Église en Russie a été réduite au rang de service public, et 200 ans après est venu le temps des persécutions soviétiques contre la religion.

Tout ceci a forgé une attitude très contradictoire au sein de l'Église russe envers l'État. D'un côté, les évêques ont toujours considéré tenir leur pouvoir de Dieu ; de l'autre, ils regardaient les dirigeants laïcs de bas en haut, semblant parfois envier leur pouvoir et leurs possibilités. En fin de compte, après l'affaiblissement de l'oppression soviétique, l'Église est devenue une puissante force revancharde, cherchant à récupérer son statut plus qu'à mériter le respect. C'est pourquoi, actuellement, nos évêques cherchent à être aussi proches que possible des représentants de l'État.

À certains égards, ceci rappelle la situation dans l'Europe du XVIe siècle, qui a provoqué la Réforme, le « retour aux sources », le rejet des intermédiaires entre Dieu et l'homme. Ce qui a suivi est connu : l'idée d'égalité a acquis une nouvelle force, le travail a été considéré comme honorable, on a proclamé le principe du sacerdoce de tous les croyants, l'intérêt envers le mot imprimé a fortement augmenté, les gens ont appris à résister à la tyrannie. Dieu s'est transformé en défenseur de l'homme face au pouvoir.

Dans la Russie d'aujourd'hui, la tâche visant à réformer l'Église est bien entendu à l'ordre du jour, et elle n'a en aucun cas été déterminée par les Pussy Riot [insérer lien ici vers le dossier car tous les lecteurs en France ne sauront pas de quoi il s’agit]. L'Orthodoxie est de plus en plus distancée par les congrégations chrétiennes « alternatives ». Dans le Territoire de Khabarovsk, par exemple, sur 163 organisations religieuses enregistrées dans la province, 96 sont protestantes, et non orthodoxe. Dans le Primorié, les protestants comptent 178 communautés, les Orthodoxes, 89.

La croissance réelle des ouailles dans ces communautés est beaucoup plus rapide que dans l'orthodoxie traditionnelle, en partie parce que leurs représentants ne font pas aussi ouvertement des courbettes devant l'État. Il est à noter que l'un des dirigeants de l'Église russe des Adventistes du Septième Jour a récemment perdu son emploi, selon certaines sources, en raison de sa « trop grande proximité avec le gouvernement ». J'en suis convaincu : plus l'Église « fricotera avec l'État », plus la demande pour une « nouvelle orthodoxie » augmentera, et cette dernière a un grand avenir. Si le réformisme politique implique la démolition de la machine d'Etat, la réforme religieuse se réduit à la mise en place de nouvelles structures et réseaux en concurrence avec les anciens. En outre, la question ici n'est pas d'adopter des pratiques étrangères, chose à laquelle une grande partie de la population est hostile, mais de réaliser un véritable « retour aux sources », qui recueille toujours chez nous beaucoup d'enthousiasme.

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Réforme N° 2


La politique russe ne mérite pas une attitude moins critique. Pour un pays chrétien, elle méprise de façon inacceptable les valeurs chrétiennes locales. Si l'on observe la vie sociale européenne, il est facile de voir que ces valeurs ont depuis longtemps été adoptées par les hommes politiques. Après la Première Guerre mondiale, on a assisté en Europe à l'apparition d'un grand nombre de partis chrétiens, unissant des hommes non sur les principes de la foi, mais par leur désir d'une société plus juste, étrangère aux extrêmes de toute nature.

L'affirmation de l'humilité, du repentir et de la tolérance comme valeurs politiques se marie à mon sens très bien avec les besoins de la politique russe moderne. Le rejet du matérialisme sordide et la glorification du service juste de la société ne nous ferait pas de mal, et les principes de solidarité sociale qui constituent jusqu'à présent la base de la politique des partis démocrates-chrétiens sont à mon avis proches et compréhensibles pour une partie importante des Russes ordinaires.

Dans le monde d'aujourd'hui, il existe des dizaines de partis démocrates-chrétiens. En Russie, cependant, la loi sur les partis politiques interdit « la création de partis politiques sur la base de critères professionnels, raciaux, nationaux ou religieux » de manière très stricte, prévoyant même le « reflet des buts liés à la défense des intérêts de la religion dans le nom d'un parti politique ». La conséquence, ce sont deux phénomènes très étranges et dangereux.

D'une part, l'Église, qui formellement n'est pas une organisation politique, acquiert de facto un droit de parole et d'action qui aurait sans doute abouti à l'interdiction de n'importe quelle association politique. Le Code pénal ne contient pas d'article prévoyant de responsabilité des citoyens pour insulte contre les sentiments des fidèles. Mais dans la pratique de l'Église, ces articles existent, l'affaire Pussy Riot en est la preuve. Et il ne s’agit que des questions politiques. L'économie de l'Église a elle aussi ses « zones d'ombres ». La procédure pour la possession des biens de l'Église est définie par les Statuts de l'Église orthodoxe de Russie (EOR), approuvées par le Saint-Synode et le Règlement sur les biens de l'Église. Mais ces Statuts n'ont pas été enregistrés auprès du ministère de la Justice. Ils sont donc nuls et non avenus du point de vue de la loi. Ainsi, l'EOR peut effectivement être accusée de violation d'un certain nombre de normes juridiques.

D'autre part, les citoyens de la Fédération de Russie, croyants et athées, partageant les postulats de la doctrine sociale chrétienne, n'ont pas le droit de choisir une force politique représentants leurs intérêts. Actuellement, les slogans religieux sont activement utilisés par les communistes et les nationalistes. À mon avis, un défenseur des valeurs chrétiennes n'a rien à voir avec ces deux tendances, mais il ne reste presque pas d'autre choix en Russie. Par conséquent, il paraît évident que les groupes politiques chrétiens jouiraient de popularité en Russie et amélioreraient le système politique du pays.

En ce début de XXIe siècle, la Russie est clairement confrontée à la tâche de mener deux Réformes. D'un côté, une réforme de l'Église orthodoxe, qui conduirait à la prise de conscience de la primauté de ses traits chrétiens et non orthodoxes ainsi qu'à sa réconciliation avec le progrès social et la doctrine moderne des droits de l'homme. D'autre part, la politique en Russie devrait également être réformée en tenant compte de la nature multiconfessionnelle de la société russe : des partis et des associations doivent apparaître. L'absence d'unions chrétiennes dans un pays façonné pendant des siècles par la tradition chrétienne est une condition idéale pour nourrir les extrémismes de toutes sortes, développer un terreau de haine, de nationalisme et de violence.

Si l'Église et le pouvoir ne veulent pas de révolution en Russie, ils doivent commencer à changer, en faisant un pas vers le peuple, et pas uniquement l'un vers l'autre.

Vladislav Inozemtsev, docteur ès sciences économiques, directeur d'études de la société postindustrielle.


Texte abrégé. Version complète de l'article sur le site Kommersant.

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