Poutine : 100 jours de présidence

« La tâche fondamentale de Poutine est de faire une croix sur le modèle économique qui a vu le jour ces 12 dernières années sous Poutine lui-même », estime l'analyste politique Pavel Sviatenkov. Crédit photo : Reuters / Vostock Photo

« La tâche fondamentale de Poutine est de faire une croix sur le modèle économique qui a vu le jour ces 12 dernières années sous Poutine lui-même », estime l'analyste politique Pavel Sviatenkov. Crédit photo : Reuters / Vostock Photo

Les 100 premiers jours de la présidence de Vladimir Poutine montrent que la crise politique en Russie n'est pas surmontée.

 

Les manifestations de masse, avec lesquelles la classe moyenne de Moscou a répondu à la victoire électorale de Poutine et à son retour au Kremlin en mai dernier se sont déplacées cet été sur les réseaux sociaux. La possibilité que les Russies descendent à nouveau dans la rue n’est pas à exclure. Une nouvelle manifestation de masse est prévue à Moscou le 19 août, jour de l'anniversaire du coup d'État de 1991. Toutefois, « on est parvenu à éviter que le pays et le système politique adoptent des mesures ouvertement répressives contre les soi-disant dissidents et manifestants », a déclaré le directeur général du Centre pour l'information politique Alexeï Moukhine.

Contexte


En France et en Russie on dresse le bilan des cent jours des présidences de François Hollande et de Vladimir Poutine. Cette année, les deux pays ont connu des élections présidentielles à un mois et demi d’écart. S’il s’agit du premier mandat présidentiel pour François Hollande, ce sont déjà les troisièmes cent jours pour le chef de l’État russe. Les premiers cent jours de Vladimir Poutine, en 2000, restent dans les mémoires à cause de la grande guerre de Tchétchénie. Les deuxièmes cent jours, en 2004, ont laissé moins de souvenirs, parce qu’ils se sont accompagnés d’un calme politique. Les 100 jours qui se sont écoulés le 15 août 2012, entreront dans l’histoire comme l’époque de son retour aux affaires et de la précipitation des changements.

Les autorités pourraient cependant continuer à « serrer la vis », si l'on en juge par le procès à scandale, et inéquitable aux yeux de nombreux Russes, des membres du groupe Pussy Riot et par les perquisitions chez des représentants de l'opposition. Un facteur plus important, ce sont les lois adoptées à la hâte compliquant les activités des ONG, renforçant les peines pour violations lors d'événements publics et imposant une responsabilité pénale pour diffamation. La préoccupation n'est provoquée pas tant par les lois elles-mêmes que par la pratique russe d'application de la loi, selon laquelle ces lois apparemment de bon sens peuvent se transformer en instruments de répression de l'opposition.

Il est vrai que la législation russe a été presque simultanément complétée par des lois relativement libérales : la procédure d'enregistrement des partis politiques a été simplifiée et, malgré certaines restrictions, l'élection directe des gouverneurs régionaux a été restaurée. « Une grande partie du mouvement de protestation a adopté les nouvelles règles du jeu. Sans surprise, 126 partis ont déjà été enregistrés et la concurrence des élites dans la préparation des premières élections au poste de gouverneur a considérablement augmenté », a déclaré le Directeur général de l'Agence des communications politiques et économiques, Dmitri Orlov.

M. Orlov est contredit par l'expert de l'Institut pour les études humanitaires et politiques Vladimir Slatinov. Ce dernier estime que les craintes concernant un nouveau tour de vis se justifient, et que l'atmosphère dans la société est devenue plus conflictuelle.

Afin d'atténuer une telle confrontation, le pouvoir adopte des démarches non seulement juridiques, mais aussi organisationnelles. En janvier 2013, commencera à émettre une chaîne publique dont la politique éditoriale sera indépendante du Kremlin ou de tout parti politique. De nombreux organismes consultatifs sont créés auprès de l'administration d'État, au sein desquels travaillent des leaders de l'opposition. Par exemple, ont été invités à travailler au sein du conseil civil du ministère de l'Éducation et des Sciences l'un des participants les plus actifs des protestations du printemps, l'écrivain Dmitri Bykov, et Irina Prokhorova, sœur du fondateur du parti libéral Plateforme civique Mikhaïl Prokhorov.

Ces actions tous azimuts entraînent à douter que Poutine ait réussi à mener une ligne politique définie au terme des 100 premiers jours de sa présidence. Des sondages récents montrent cependant qu'il est soutenu par près de la moitié de la population. Dans un tel rapport de forces, les tentatives visant à maintenir un équilibre entre des directions politiques opposées peuvent être considérées comme des manifestations raisonnables de souplesse politique.

La situation est plus grave dans le domaine de l'économie, où les changements structurels n'ont pas vraiment commencé.

« La tâche fondamentale de Poutine est de faire une croix sur le modèle économique qui a vu le jour ces 12 dernières années sous Poutine lui-même, et qui est caractérisé par une dépendance excessive de l'économie russe envers les exportations de matières premières vers l'Occident, estime l'analyste politique Pavel Sviatenkov. Si l'économie russe continue à se développer selon le scénario actuel, elle va accumuler une grande vulnérabilité. Il y a également une dégradation des forces armées et de l'industrie, et tout cela menace de détruire l'État si les prix du pétrole chutent trop fortement ».

Il faut espérer que la situation n'ira pas jusqu'à un effondrement de l'État. Mais on trouve en règle générale des problèmes économiques au cœur de la contestation politique. Plus ces problèmes sont profonds, plus les protestations sont actives.

De nombreux économistes russes évoquent la nécessité d'une stratégie économique viable. « Mais il est difficile de concevoir une stratégie dans un contexte de construction politique, qui doit comporter certains compromis », estime Slatinov. Il est soutenu par ses collegues, qui appellent à démanteler la « verticale du pouvoir » créée par Poutine et à développer l'autonomie politique régionale et locale.

Poutine pourrait s'occuper de ces dossiers dans un avenir proche, après avoir réalisé durant ses 100 premiers jours au Kremlin l'une des tâches les plus importantes : démontrer la légitimité de son mandat en tant que président. « La société, y compris l'opposition, a reconnu du bout des lèvres qu'il avait gagné l'élection et qu’il était le président légitime », conclut M. Sviatenkov.

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