Littérature russe : névrose en prose

La Russie reste toujours un pays où on lit beaucoup. Crédit photo : Itar-Tass

La Russie reste toujours un pays où on lit beaucoup. Crédit photo : Itar-Tass

Ces vingt dernières années, en Russie, la littérature tente de trouver sa place dans une réalité transformée. La mission de l’écrivain n’est pas évidente : d’une part, il doit prolonger la très riche tradition littéraire, d’autre part, témoigner de la réalité actuelle. Les thèmes essentiels de la prose russe contemporaine peuvent être classés en huit catégories.

L’homme face aux situations extrêmes


    La prison et la guerre sont les plus représentés. Il existe un proverbe russe selon lequel, avec la prison, « il ne faut jamais dire jamais », car se retrouver emprisonné peut arriver à chacun. Mais sur chaque auteur qui écrit sur ce sujet plane l’ombre d’œuvres magistrales, comme Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsine ou Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov. Andreï Roubanov est l’un des rares à avoir réussi avec ses romans traitant de son aventure carcérale : Sajaïte i vyrastit (Mettez une graine au trou et elle poussera), Velikaïa mechta (Le grand rêve). Ces derniers temps, en Russie, on voit apparaître également une nouvelle génération de prisonniers politiques, enclins à écrire leurs mémoires. Le célèbre écrivain Zakhar Prilepine a publié La limonka en prison, un recueil de témoignages de membres du parti national-bolchévik (la Limonka, le parti d’Edouard Limonov), qui ont fait de la prison.

    Quant à la littérature de guerre, elle reste très influencée par la tradition des récits de front soviétiques. Les soldats revenant des points chauds écrivent et publient leurs textes sur internet. Très rares sont ceux qui arrivent à percer, mais Zakhar Prilepine a réussi, lui, grâce à son récit sur la guerre de Tchétchénie. Vladimir Makanine, qui n’a jamais combattu lui-même, a obtenu le prix prestigieux littéraire « Bolchaïa kniga » pour son roman Asan, également consacré au conflit tchétchène, ce qui a crée une grosse polémique et fait des mécontents parmi les écrivains vétérans.

    Il est probable que ces prochaines années, le nombre de sujets pareils augmente, avec l’apparition d’une littérature humanitaire relatant l’expérience des volontaires.

    La chute de l’Empire



      La chute du régime soviétique dans les années 90, entraînant une perte totale de repères, a été un véritable traumatisme psychologique pour toute la nation. Dix ans plus tard, le thème de la chute de l’Empire est l’un des thèmes de prédilection de la littérature contemporaine, jusqu’à l’obsession. Avec, en toile de fond, l’idée d’une renaissance de l’URSS.

      Pleurer sur son sort et se complaire dans le tragique sont des traits caractéristiques de la littérature russe. Après la révolution de 1917, les monarchistes se sont longtemps lamentés sur l’effondrement du Grand Empire. Cette nostalgie d’une grandeur passée se retrouve chez beaucoup d’écrivains : Alexandre Prokhanov (Monsieur Gueksoguen), Zakhar Prilepine (Des chaussures pleines de vodka chaude), Mikhaïl Elizarov (Le bibliothécaire), Leonide Iouzefovitch (Les grues et les nains).

      Le Russe nouveau


        Vers la moitié des années 2000 est apparue la figure d’un homme des villes qui travaille dans un bureau ou mène sa propre affaire et dépense son argent n’importe comment. Ce héros des temps modernes qui nous vient directement de la littérature d’entreprise Anglo-Saxonne (Bridget Jones de Helen Fielding) croque cette nouvelle classe moyenne tout en l’influençant et la modelant.

        Olga Slavnikova avec son roman Legkaïa golova(La tête légère) met notre héros des temps modernes devant le choix de sacrifier sa vie au nom du bien-être de la société. Andreï Roubanov dans son roman Gotovsia k voïne (Prépare-toi à la guerre) relate l’image d’un banquier « hyperactif » condamné à vivre entouré de gens, selon lui, dénués d’intérêts et trop « longs à la détente ».

        À la recherche de l’âge d’or


          Contrairement à l’Angleterre, où depuis 1688 la société évolue très lentement, sans à-coups, la Russie, elle, est une habituée des grands bouleversements. Et entre l’avant et l’après, les Russes ont toujours tendance à idéaliser l’avant.

          « En mémoire du XIXe siècle, où la littérature était grande, la croyance au progrès illimitée et les crimes se commettaient et se résolvaient avec finesse et goût » : cette citation précède tous les romans de Boris Akounine. Dmitri Bykov, lui, s’intéresse plutôt aux années 1920 avec leur vie intellectuelle un peu particulière mais passionnante.

          Toutefois, il n’est pas toujours nécessaire de se propulser à travers les époques, une bonne bio d’un personnage célèbre peut faire l’affaire. Les années 2000 ont vu un véritable boom biographique, avec les innombrables vies de Pasternak, Gorki, Solnejenitsine et autres célébrités du XXe siècle.

          L’apocalypse

            L’avenir paraît effrayant mais l’homme parviendra à y survivre, pour l’instant autant essayer d’éviter la catastrophe. L’anti-utopie dans le style post-apocalyptique est très populaire parmi les lecteurs. Les sagas futuristes décrivant la fin du monde pullulent : S.T.A.L.K.E.R., Obitaemyï ostrov (L’île habitée), Métro 2033.


            Anne Starobinets décrit dans Jivouschiï (Vivant) un monde sous contrôle total des réseaux sociaux. Vladimir Sorokine dans sont dyptique Le jour d’un opritchnik et Le Kremlin en sucre tourne en dérision la poursuite d’un âge d’or mythique en plaçant l’action dans un futur proche, où le pouvoir cumule les traits de Staline et d’Ivan Grozny, tandis que le dernier roman de Pelevine S.N.U.F.F  se moque autant des adeptes du politiquement correct que de ses détracteurs.

            Régionalisme


              La littérature russe est très centralisée : la plupart des romans se déroulent à Moscou ou à Saint-Pétersbourg ou alors dans une petite ville de province sans nom ni traits particuliers.

              Vers la fin des années 2000, un nouveau genre voit le jour, la littérature régionale, documentaire ou semi documentaire. Vassili Avtchenko, un journaliste de Vladivostok raconte la vie à Primorié dans ses livres Pravyi roul’(Volant à droite) et Globous Valdivostoka(Le globe de Vladivostok), tandis que Guerman Sadoulaev se démarque avec Chalinskii reid (Le raid de Chalinski), Alice Ganieva avec Salam tebe, Dalgat (Salam à toi, Dalgat) et Marina Akhmedova avec Khadidj fait découvrir aux habitants de la capitale le monde lointain de la Tchétchènie et du Daghestan.

              La littérature de sentiments


                Les sentiments et les émotions des personnages ont toujours été au centre des romans russes. Souvenez-vous du film de Woody Allen, Guerre et amour, où il revisite, à l’américaine, l’univers de Tolstoï.  Il y est question de l’hypertrophie des sentiments dans les œuvres littéraires russes et du sentimentalisme. Au XXe siècle, les choses ont changé, peu nombreux sont ceux qui savent décrire des sentiments. Mais ceux qui y arrivent le font avec brio.

                Le sentiment humain est devenu la spécialité d’écrivains comme Loudmila Oulitskaïa avec son célèbre roman Daniel Stein, interprète. L’histoire d’un homme qui traque en soi et dans son entourage les traits humains. Les sentiments et l’amour sont également le sujet central du Pismovnik(Deux heures moins dix) de Mikhaïl Chichkine, qui a obtenu le prix Bolshaya kniga l’année dernière. Et l’amour à sens unique est très bien décrit dans le fabuleux roman Pers d’Alexandre Ilitchevski.

                Toutefois, on constate une vraie pénurie en matière de littérature amoureuse et de grands romans familiaux à la Tolstoï. Ecrivains, éditeurs et critiques s’accordent sur cet état de fait. Dans le même temps, la famille commence à réapparaître de plus en plus dans les récits  et nouvelles et c’est bon signe. Serait-ce la preuve d’un regain des sentiments ?

                Version intégrale de l’article sur le site du journal Rousski Reporter.

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