Des réussites dans le veston

D’après Rosstat, sur les 3,3 millions de costumes confectionnés en 2011, 600 mille sont sortis de l’usine « Slavianka » à Pskov (de la marque Truvor). Crédit photo : Kommersant Photo

D’après Rosstat, sur les 3,3 millions de costumes confectionnés en 2011, 600 mille sont sortis de l’usine « Slavianka » à Pskov (de la marque Truvor). Crédit photo : Kommersant Photo

La production de « Kitaïlegprom » constitue 80% du marché russe du textile. Un seul segment du secteur (celui des costumes d’affaires pour hommes) est quasi entièrement couvert par la production russe.

Dans l’industrie russe de l’habillement, aucun acteur important ne s’est plus imposé depuis presque un siècle : la plus jeune des grandes entreprises du secteur, « Bolchevitchka », a été fondée en 1929. On ne peut cependant pas dire que cet héritage est complètement inexploitable. Avant la libéralisation du marché, le secteur a reçu un beau cadeau avec l’adoption en 1984 d’un décret du Comité central du Parti communiste relatif au rééquipement des entreprises de l’industrie légère. Au moment de la constitution de sociétés par actions (en 1992), les plus chanceuses d’entre elles ont pu, grâce à la nouvelle législation, acquérir du matériel étranger neuf. Au milieu des années 80, l’entreprise de Pskov « Slavianka », qui faisait partie du groupe de Leningrad « Volodarski », s’est ainsi procuré une ligne de confection continue dotée de machines allemandes, japonaises et italiennes.

Au moment de la chute de l’URSS, la Russie comptait 184 usines de confection. Aujourd’hui, la plupart d’entre elles ont fermé ou vivotent, leur production n’étant pas en mesure de concurrencer les importations chinoises. Seules les quelques entreprises qui se sont spécialisées dans la production de costumes classiques pour hommes ont survécu et même réussi à dégager des bénéfices importants. 

Cela s’explique en partie par le hasard. En effet, les fabriques qui sont spécialisées dans les vêtements pour hommes se trouvaient dans de fabuleux bâtiments historiques, situés dans des emplacements attractifs pour les investisseurs intéressés par le secteur de l’habillement. 

Un des investisseurs dans le secteur russe de l’habillement pour hommes qui a connu le plus de succès est Taïmour Bolloev, ex-président de la société brassicole Baltika et ancien dirigeant d’Olympstroï. Fin 2004, une de ses premières démarches après avoir quitté son poste à la tête de Baltika a été d’acheter la fabrique de production de costumes pour hommes FOS-P, située dans le centre de Saint-Pétersbourg. Le montant de la transaction n’a pas été révélé officiellement, mais il atteindrait environ 15 millions d'euros selon les experts.

Bolloev souhaitait évidemment avant tout acquérir le bâtiment de l’ancienne entreprise d’habillement « Volodarski » et du centre commercial « Esders et Scheefhals », monument de l’architecture industrielle du début du 20ème siècle. Il est placé exactement à la limite du « Triangle d’or », à l’angle de la rue Gorokhovoï, parralèle à la perspective Nevski, et de la rivière Moïka. Taïmour Bolloev a d’ailleurs délocalisé la fabrique du centre pour entièrement restaurer le bâtiment et rénover les façades historiques, y compris l’énorme tour, et a récemment ouvert un centre d’affaires de première classe ainsi qu’un hôtel d’appartements.

Sa société BTK Development a également construit un autre centre commercial, le « Bolloev Center », sur l’autre rive de la Moïka. Même s’il a déplacé sa branche textile dans des bâtiments moins luxueux, Taïmour Bolloev a connu plusieurs succès dans le secteur. Moins d’un an après l’acquisition de FOS-P, il a également racheté l’entreprise « Troud », spécialisée dans la confection de vêtements de travail et spécialisés, et ce pour montant estimé à seulement 2,25 à 3,75 millions d'euros. Cette entreprise lui sert désormais de plateforme de production. « Si nous ne voulions que le bâtiment, nous aurions mis fin aux activités de la fabrique et relogé les habitants dans des maisons. Au lieu de cela, j’ai reconstruit une fabrique pratiquement neuve, pour laquelle j’ai investi environ 38 millions d’euros », indique le businessman. 

Les deux fabriques ont été unifiées dans les installations de « Troud » et la nouvelle entreprise, appelée BTK Group (initiales de l’homme d’affaires), est désormais située dans la périphérie de Saint-Pétersbourg. Le groupe s’est spécialisé dans les costumes pour hommes, mais ce sont les commandes d’État qui rapportent la grande majorité des revenus. BTK a notamment signé des contrats pour la confection d’uniformes, destinés principalement au ministère de la Défense, à Aeroflot et à la Compagnie des chemins de fers russe.

L’usine « Bolchevitchka », située dans la rue Kalantchevskaïa au centre de Moscou, a attiré l’attention des investisseurs encore plus tôt. Cet intérêt n’avait rien d’étonnant. En effet, le bâtiment était bien situé et la fabrique fonctionnait bien. Déjà première à l’époque soviétique, elle a commencé à confectionner des costumes inspirés des modèles français dès le milieu des années 80, et est une des premières à avoir adopté le système de tailles européen, qui offrait plus de possibilités en matière de largeurs et de grandeurs.

En 1993, 49% des actions de l’usine ont été mises en vente. C’est finalement le groupe britannique « Illingworth Morris Limited » qui les a acquises. Son dirigeant Alan Lewis avait promis d’investir jusqu’à 3,75 millions d'euros au cours des cinq premières années, tout en évoquant la possibilité de confectionner et vendre des costumes de la marque Christian Dior. Mais un conflit est vite né entre la direction de la fabrique et l’investisseur, et l’acquisition a été jugée illégale après plusieurs procès.

Selon Vladimir Gourov, qui occupe le poste de directeur depuis les années 80, période clé pour la société, les actions de l’État ont été vendues pour 3,3 millions d'euros à des « structures proches de l’entreprise ». Depuis lors, le principal actionnaire de « Bolchevitchka » n’est autre que Vladimir Gourov. Le bâtiment de la fabrique abrite aujourd’hui l’atelier de couture de vêtements sur commande et le magasin. Par ailleurs, la Russie ne confectionne que des costumes chers, ceux à plus bas prix étant produits en Chine. 

Les plus grands producteurs russes se trouvent cependant loin de la capitale : près de 30% du marché est contrôlé par deux entreprises régionales. D’après Rosstat, sur les 3,3 millions de costumes confectionnés en 2011, 600 mille sont sortis de l’usine « Slavianka » à Pskov (de la marque Truvor). La deuxième place est occupée par la fabrique d’Ivanovo « Aïvengo » avec 400 mille costumes. 

Le chiffre d’affaires annuel de « Slavianka » dépasse le milliard de roubles. Or, la compagnie ne cherche pas à construire de magasins à tout prix : elle n’en possède que 10 et préfère miser sur la hausse de sa distribution. Comme chez « Bolchevitchka », la copropriétaire de l’entreprise, Elena Kossenkova, est également sa directrice. Elle dirige l’entreprise depuis 30 ans. C’est d’ailleurs Kossenkova qui a décidé à l’époque de spécialiser la production. L’entreprise ne confectionne plus de vestes et de gilets pour hommes et se concentre désormais sur les costumes de la marque Truvor. 

Article original sur le site Kommersant.ru

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