Vassili Golovanov, géographe du sens


TITRE : Espace et labyrinthes

AUTEUR : Vassili Golovanov

ÉDITION : Verdier, « coll. Slovo »

TRADUIT par Hélène Châtelain



Quelques années après L’Éloge des voyages insensés, livre hallucinant dont la traduction fut récompensée par le prix Russophonie, les éditions Verdier publient un nouvel opus de Vassili Golovanov, Espace et labyrinthes. Même quête fiévreuse, minutieuse et désespérée, même passion farouche de cheminer vers les villages les plus reculés de l’immense pays, pour retrouver sa source. Celle de la Volga, source de mythes en même temps que source de vie ; celle de la Russie, la substance du peuple russe, ce je- ne- sais- quoi sans lequel, écrit Golovanov, « notre immense littérature (l’un de nos rares apports à la culture universelle) deviendra pour nos enfants, aussi illisible qu’une écriture cunéiforme » ; celle des textes de cette même littérature.  Car il s’agit bien ultimement et tant qu’il est temps, encore, de faire du lien entre la langue et la terre, de donner du sens et d’ancrer dans des racines une génération rongée par le consumérisme.  

« Sans doute l’homme a-t-il besoin de temps à autre de pénétrer dans d’autres mondes pour ne pas se sentir prisonnier de sa vallée de larmes » nous dit Golovanov qui, dans ses voyages littéraires, nous entraîne à la fois dans une relecture des œuvres de Vladimir Khlebnikov ou d’Andreï Platonov et dans les lieux qui les ont vus naître. Voyage à la source de la Volga, puis dans son delta, à Astrakhan, « véritable chaudron ethnique et linguistique, bouillon de culture verbal » qui inspira Khlebnikov, infatigable bricoleur de mots, poète à l’écoute amoureuse du chant des oiseaux et des langues des hommes, désormais présent seulement dans de rares mansardes où « une jeunesse que personne ne connaît encore aiguise l’arme du verbe pour la future révolte contre l’indigence triomphante ».

Voyage dans le jardin de Priamoukhino créé par le père de Bakounine qui accueille désormais les rassemblements de jeunes anarchistes ; voyage dans la steppe,  de Touva, à la croisée, des trajectoires migratoires des oiseaux et des caravanes des marchands, entre Europe et Asie ou dans celle qui abriterait, Tchevengour, cité mythique du roman éponyme de Platonov, vers laquelle Golovanov et ses complices s’élancent, à bord de « La force du prolétariat », vieux 4X4 qui porte le nom d’un cheval du roman… « Plus on s’éloigne des vallées des bourgades et des villes où les gens mènent une vie cupide, mensongère, humiliante et malveillante, plus on s’approche de Tchevengour ».

Sur les routes, Golovanov remonte aux sources des mythes. « Sans mythe, la terre est inerte, muette, vouée à l’oubli». Tel un géographe du sens, il élucide avec une incroyable érudition le mystère de la langue : son ancrage géographique, sa densité, sa trame, tout ce qu’elle porte d’histoire humaine. Pour Golovanov, c’est l’émergence de ce sens, né du dialogue entre la terre et la langue, qui permettra aux générations futures de ne pas sombrer dans  une « indigence triomphante » et de renouer avec leurs racines. 

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