Longue vie au Pôle Nord

Oïmiakon est considéré comme l’un des endroits les plus froids sur terre. Crédit photo : RIA Novosti

Oïmiakon est considéré comme l’un des endroits les plus froids sur terre. Crédit photo : RIA Novosti

Le village Oïmiakon (en Iakoutie) est considéré comme l’un des endroits les plus froids sur terre. L’hiver, la température descend à -60°C. Difficile de s’imaginer un tel endroit habité. Paradoxalement, la région compte de nombreux centenaires. Notre correspondante Daria Gonzales a interrogé Vadim Sokolov, 28 ans, informaticien de profession mais surtout autostoppeur expérimenté, sur son dernier voyage à Oïmiakon.

À Oïmiakon, même l’eau se comporte bizarrement. Elle ne gèle pas par -60°C. Rien de bien sorcier toutefois: dans cette région, la terre est gelée à son maximum de profondeur, jusqu’à 1500 mètres. Le sol gelé, plus volumineux, fait pression sur les eaux souterraines et les expulse vers la surface. C’est d’ailleurs ce phénomène qui a donné le nom au village : Oïmiakon, « la rivière qui ne gèle pas ». Ici, il y a peu de vent , le ciel est en général ensoleillé, dans la vallée s’étend la « toundrasteppe », où broutent paisiblement des chevaux pas plus hauts que des poneys de manège. Ils ne ressemblent en rien à nos montures : l’hiver, leur pelage épais atteint dix centimètres de long et la crinière leur descend jusqu’aux épaules. De loin, celà ressemble plutôt à un ours. Ces chevaux iakoutes datent du temps des mammouths.  Pour les autochtones, ce sont de fidèles compagnons de survie dans ces conditions extrêmes.

Fait curieux

Selon des études scientifiques, si les mammouths avaient survécu jusqu’à notre époque, ils seraient probablement localisés dans cette région. Les cartes météorologiques s’accordent à  désigner ce village yakoute comme l’endroit habité le plus froid de l’hémisphère Nord. Il a un concurrent, Verkhoïansk, où le record de froid de -67,8°C a été enregistré en février 1892. Mais, à cette époque, il n’y avait pas d’observatoire à Oïmiakon. Pourtant, il ne faut pas trop se fier aux -71,2°C affichés sur toutes les babioles destinées aux touristes. Ce chiffre, établi par l’académicien soviétique Sergueï Obroutchev en 1926 comme un record de température la plus basse, n’est pas officiel.

Par –60°C, le moindre coup de vent vous givre le visage, le mercure dans les thermomètres gèle, et si l’on verse de l’eau bouillante, elle se transforme en nuage de neige. Faire marcher une voiture par ce temps est chose ardue. Les marques locales, comme Oural ou Ouaz, nécessitent  de réchauffer le moteur à la flamme de la lampe à souder, et les voitures étrangères ne daignent même pas démarrer. Une fois lancée, les premiers kilomètres doivent se faire en ligne droite au risque de perdre un pneu à chaque virage.

Pourtant, c’est dans ces conditions, qui semblent inhumaines, que les hommes ont réussi à s’accorder avec la nature et, pour beaucoup, à dépasser le seuil moyen d’espérance de vie. Bien sûr, les facteurs comme l’eau et l’air purs, une bonne activité physique et une alimentation saine y sont pour quelque chose. Les aliments de base ici sont le poisson, la viande de cheval et les produits laitiers. Les fruits sont remplacés par les baies sauvages.

Le toungouse Andreï Danilov a 102 ans. Toute sa vie, il a travaillé comme éleveur de rennes. Depuis que son peuple ne se construit plus des abris en peau de rennes, il vit par -70 sous une tente de l’armée en toile de jute et n’en perd pas sa bonne humeur. Son père est mort à l’âge de 117 ans et sa mère à 108. Les amis d’Andreï, le couple Ariana et Afrosinyi, éleveurs de bovins, vivent dans une yourte. Il y a peu, âgés de 90 ans et n’ayant pas d’enfants, ils ont adopté une petite fille. Ils affirment ne jamais avoir été malade de leur vie. Le couple est persuadé que leur secret de longévité  réside dans les deux produits laitiers locaux : le khaïak, sorte de beurre très gras, et le kiortchekh, du nouveau lait mélangé à des baies et congelé, consommé comme de la glace sous forme de galettes.

Mais le summum culinaire à Oïmiakon reste la stroganina. Sorte de carpaccio de poisson cru congelé. La préparation commence sur le lieu de pêche. Une fois pêché, le poisson (esturgeon, omoul, tchira )est tué d’un coup sec et précis, puis on le laisse congeler en prenant soin qu’il reste bien droit car, plus il est courbé, plus il sera difficile de le trancher fin. La stroganina se mange un peu comme le jambon espagnol. On amène le poisson dans la maison, où on le tranche (strogat’, en russe signifie trancher fin). Il faut veiller à ce que chaque tranche ait une couche de graisse, celle justement qui contient ces acides gras Omega 3, connus pour renforcer le cœur et retarder le vieillissement.

Tous ces plats se préparent exclusivement dans cette région et sont extrêmement difficiles à exporter. C’est une partie intégrante de la vie de cette région nordique, comme le soleil aveuglant, les bergers de rennes centenaires, ou encore les poneys-ours.

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