Les doyens de la blogosphère

Dmitri Lomonossov. Crédit : Kommersant / Varvara Lozenko

Dmitri Lomonossov. Crédit : Kommersant / Varvara Lozenko

Internet, sans nul doute, est la passion des jeunes. Mais en réalité, les personnes âgées y sont encore plus attachées. La communication en ligne leur prolonge la vie.

 « Je suis le recordman de l’Internet russe, j’ai 87 ans », assure Dmitri Lomonossov, qui n’est autre que le blogueur lomonosov, l’un des utilisateurs les plus âgés de la plateforme LiveJournal. Il est apparu dans LJ il y a huit ans et s’est rendu célèbre depuis. Actuellement, plus de 2000 personnes sont abonnés à son blog. Dmitri Lomonossov raconte surtout ses souvenirs de guerre, comment il a été fait prisonnier. « Le blog c’est un exutoire pour moi », avoue-t-il. « Le matin, je me réveille, je déjeune, et je me mets à l’ordinateur. Je lis, je réponds aux questions. Je n’imagine pas ma vie sans Internet. J’ai bien une datcha, mais je n’ai plus la force de patauger dans le potager. Alors qu’avec Internet, je suis occupé, emballé ». 

Selon les pronostics démographiques de l’ONU, dans 20 ans, le nombre de retraités sera égal à celui de la population jeune et active. Il est fort possible que le visage du blogueur type change radicalement d’ici là. Aujourd’hui, les gens comme Dmitri Lomonossov sont une exception. Après tout, Lomonossov a travaillé pendant des années à la conception assistée par ordinateur, sur les premières machines à calculer électroniques et les premiers ordinateurs personnels. L’électronique n’a donc pas de secrets pour lui.

En chiffres

50,8 millions d’internautes en Russie ont plus de 15 ans.


33 ans – c’est l’âge moyen de l’internaute russe.


14 %  des retraités russes se servent d’Internet. 10% d’entre eux sont des Moscovites.


La Russie occupe la première place en Europe en nombre d’internautes. Devant l’Allemagne et la France.


80 milllions d’internautes russe en 2014, selon les pronostics.


Sur la Toile, Lomonossov est ami avec des personnes de tous âges. Il a aussi une amie au pseudo « Likoucha », une poétesse de 88 ans israélienne, et un ami nonagénaire d’Australie. « Sur le Net russe, je dois être le plus vieux, mais pas sur la Toile mondiale. La foule y est très diversifiée et je suis en contact avec des gens du monde entier ». Un jour il a reçu un message de Cologne. Une lectrice écrivait qu’elle connait le fils d’un médecin italien qui a sauvé un jour la vie du prisonnier de guerre Lomonossov. Elle a même envoyé une photo de ce médecin. « Je loue Internet une fois de plus, écrit alors le retraité. Sans lui, cela aurait-il été possible ? 64 ans plus tard, j’ai reçu la photo de celui qui m’a sauvé la vie ! ».

Il y a peu, un blogueur polonais a fait savoir qu’il retrouvé un village de l’ancienne Prusse orientale, où Lomonossov a travaillé en 1944 comme salarié agricole chez un propriétaire allemand. Le vétéran a décidé de s’y rendre, d’autant plus qu’on lui a proposé de l’aide. « Un nouveau but est apparu dans mon existence de retraité, et avec ça, un intérêt renouvelé pour la vie, écrit-il dans son journal. Je fais des projets. Si je vis assez longtemps pour les réaliser, d’ici peu vous trouverez ici un compte rendu en images de ce voyage ».

« Le blog – c’est mon journal mural »


L’un des principaux problèmes psychologiques des personnes âgées est l’isolement social. Un chat, des enfants, un assistant social, tel est le cercle réduit de la sociabilité d’un retraité pendant des années. Certes, ces dernières années, les vieux en Russie ont été de plus en plus initiés au « champ informationnel ». Par exemple, le projet social « Babouchka online », qui offre une formation gratuite au B.A.-BA de l’informatique, sera actif, d’ici la fin de l’année, dans 45 régions. Mais ces cours sont suivis généralement par les plus actifs des retraités, qui se seraient fait des amis de toute façon. Tandis que ceux qui ne sortent presque plus de chez eux ont plus de difficultés.

Galina Tarassova. 

Crédit : Kommersant / Varvara Lozenko

C’est une chance encore quand les proches en ont conscience. « Ma petite fille Macha m’oblige à tenir un blog, avoue Galina Tarassova, une retraitée de 74 ans. Elle me dit : « Mamie, c’est fini, tu vas être une bloggeuse. Quel nom tu te choisis ? ». Je me suis alors souvenue qu’à l’école, avec les copines, nous avions créé une société secrète au nom absurde « Seka-Meka ». Notre activité principale étant de boire le thé avec des sucreries, après les cours. Mais le nom était rigolo, et je me le suis choisi en pseudo. Aujourd’hui je me suis adaptée sur la Toile, je me suis fait plein d’amis ».

Galina Tarassova a composé son cercle d’amis sans égards à l’âge des bloggeurs. Même si elle même ressent parfois une discrimination par l’âge. « Certains jeunes internautes pensent que nous les vieux, nous ne lisons plus que par syllabes. Récemment, j’ai posté des photos sur le blog de ma petite fille, et ses amis étaient très étonnés : « Ta grand-mère a pris ces photos toute seule et les a postées ? Pas possible ! ». Mais il n’y a rien d’extraordinaire. Je prends des photos, j’utilise des tags, je raconte des histoires, je publie des images. Toute ma vie, j’ai été rédactrice d’un journal mural. Mon blog, c’est mon journal, je continue à la publier ».

« Ma dernière chance »


On trouve aussi dans la blogosphère des utilisateurs de plus de 70 ans politiquement actifs. L’une des plus célèbres est Angelina Tareeva, 86 ans (tareeva.livejournal.com). Même si elle n’est pas exactement une utilisatrice avancée. « Il y a trois ans mes camarades du parti Iabloko m’ont proposé de faire ce blog. Je leur dicte les textes par téléphone et eux les publient. C’est que je  tape très lentement ». Les commentaires des lecteurs, Angelina Tareeva les étudie personnellement et assure que c’est la dimension la plus intéressante du blog. « Avant, mon cercle de fréquentations était très restreint. Maintenant, j’ai des amis par-dessus la tête ». Les textes de Tareeva sont repris par de nombreux médias en ligne, des maisons d’éditions proposent d’en publier un recueil, elle a même été plusieurs fois sollicitée par des publicitaires. Mais la super-bloggeuse n’a aucune envie de faire de l’argent avec la pub : « Ma mission est autre ».

Au sein de la blogosphère, une série de règles permettent d’accéder à la célébrité. Par exemple, la capacité à provoquer les lecteurs, contredire l’opinion publique. « C’est vrai que je m’attire parfois la foudre, avoue Tareeva. Je considère qu’il y a deux maux en Russie actuellement : le nationalisme, dont Navalny est la figure la plus dangereuse, et le culte du veau d’or, la religion de l’argent, incarnée par Prokhorov. Ce sont mes amis personnels et je lutte contre eux comme je peux ».

Angelina Tareeva. Crédit : Kommersant / Varvara Lozenko

En somme, Angelina Tareeva n’a pas froid aux yeux et ne craint pas de critiquer violemment des personnages qui sont justement les idoles d’un grand nombre de bloggeurs russes. Certains en sont tellement outrés qu’ils ne prennent pas de pincettes avec la vielle dame et peuvent l’insulter ouvertement, ou écrire : « Et pour combien Tareeva s’est-elle vendue au Kremlin ? » ou encore « Toi, la sorcière, tu te lâches ici, parce que tu comprends que c’est ta dernière chance ? ».

Un jour, la lecture des commentaires négatifs a provoqué, chez la retraitée, une crise d’hypertension. Depuis, elle essaye de ne pas trop faire attention aux attaques méchantes. « Moi, j’ai un rapport maternel avec tout le monde. Oui, c’est ma dernière chance. Dire la vérité, ouvrir les yeux des gens sur des politiciens dangereux. L’humanisation de la conscience, c’est aussi un objectif. Parce que l’agressivité a atteint un paroxysme ».

« Ils doivent savoir »


Mais la principale mission des cyber-mamies et cyber-papis russe reste ce que Angelina Tareeva appelle « la construction de ponts ». « Vous vous souvenez de Hamlet qui dit que les liens entre les époques sont interrompus ? Pour rétablir ces liens entre mon temps et celui d’aujourd’hui, je partage mon expérience, je parle de moi, de mes amis, de ceux qui ne sont plus, j’ai l’impression que je dois absolument transmettre leur mémoire aux suivants. Ce blog, c’est toute ma vie. Sans lui, rien. C’est ce qui me fait tenir. Et je suis toujours pressée, il reste tant de choses à raconter… » Dmitri Lomonossov pense lui aussi qu’il a le devoir de raconter aux jeunes ce qui n’est « écrit nulle part et n’est pas raconté, ce qui disparaitra avec lui ».

Ils écrivent leurs carnets pour qu’on se souvienne. De ceux qu’ils ont aimés, d’eux-mêmes.  Ils cherchent eux aussi à laisser une trace, dans la réalité virtuelle, où la mort n’existe pas. Ainsi écrit Galina Korchounkova, une retraitée de 72 ans de Koursk, sur son mari défunt : « La dernière chose que nous ayons lue ensemble était le 146e sonnet de Shakespeare : « Ainsi tu te nourriras de la mort qui se nourrit des hommes ; et, la mort une fois morte, tu n’auras plus rien de mortel ».

Vous trouverez la version intégrale de l’article en russe sur le site de Ogoniok.

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