Moscou ? Je n’y crois pas !

Christian Benedetti (Crédit photo : Kommersant Photo)

Christian Benedetti (Crédit photo : Kommersant Photo)

Le journaliste Dmitri Goubine a rencontré le metteur en scène Christian Benedetti, avec qui il s'est entretenu sur le théâtre, Moscou et les changements en Russie.
Christian Benedetti (Crédit photo : Kommersant Photo)

Grand admirateur de Tchekhov, Christian Benedetti aime mettre en scène ses oeuvres. Il est un formidable boulimique de la vie ! Et lorsqu'il n'est pas occupé à monter sa pièce dans le théâtre d'art de Moscou d'Oleg Tabakov (MKhT Tchekhov), on peut le croiser au mausolée de Lénine, à la galerie d'art Winzavod, ou encore à la « marche des millions » (action de protestation). Ou bien en train de photographier des couples de danseurs au parc Gorki. Sa dernière visite à Moscou remonte à 1984, dans un Moscou soviétique, et hop ! Grand saut en 2012. Il n'a que trois semaines pour présenter Savanna Bay, de Maguerite Duras, au théâtre MKhT (le théâtre d'Oleg Tabakov qui propose toute l'année des oeuvres françaises en langue russe, par ailleurs peu connues du public moscovite), et encore moins de temps pour (re)découvrir la vie moscovite.

Voici quelques notes et remarques de Christian Benedetti sur le Moscou d'aujourd'hui.

... À propos des changements en Russie

Tout a considérablement changé. Aujourd'hui, Moscou ressemble à n'importe quelle autre capitale mondiale. De ce qu'il fût, il ne reste que le Kremlin et la place Rouge, noyés sous les McDo et les marques de mode. Et partout cette folie et toute-puissance de l'argent... Je viens juste de lire que Moscou est la quatrième ville la plus chère du monde. Paris est seulement 37ème ! Et c'est vrai que c'est cher, et même terriblement cher ! Et pour ceux qui peuvent se permettre une vie aussi chère, la question qui se pose est : d'où vient cet argent ? Ce que je veux dire, c'est que beaucoup pourront vous dire comment ils gagnent leur vie, mais d'où vient le premier million ?

Cette violence actuelle me stupéfait. Et à cause d'elle, je ne retrouve plus ce qui me plaisait tant chez les Russes auparavant, cette énergie psychique. Comme si l'argent l'avait engloutie. Et même l'architecture a été engloutie par la violence et l'argent. Même la sensation pour la langue. Le pouvoir de la langue est quelque chose de terrible. Moscou est à la limite de ce qui peut être qualifié de ville européenne. Cette ville voudrait être New York, Londres. Elle voudrait tout d'un coup. Au final, et dans son histoire, et dans l'individualité de chacun, quelque chose s'est perdu. Tous ont décidé qu'il fallait faire comme en Europe ou aux États-Unis, voire encore mieux. Mais pour moi, c'est l'un des pires changements qui pouvait arriver.

... À propos du théâtre russe et français

En Russie, il existe une tradition théâtrale, en France, non. Elle est remplacée par la littérature. En France, il n'y a pas cette même force de l'école théâtrale que Stanislavski a tant influencé, et c'est ce qui est étonnant. En Russie, la réalité visible à la fenêtre de chaque maison n'a aucun impact sur la scène. Le système Stanislavski est toujours là. Même si Stanislavski a commencé à la fin de sa vie à travailler sur ce que l'on appelle la méthode des actions physiques. Et s'il était encore vivant, j'imagine que les acteurs russes seraient étonnés par les nouveaux codes de jeu des acteurs qu'il leur apporterait. En parlant avec certains acteurs, on a l'impression qu'ils vivent une vie séparée sur scène. Ils ne veulent pas voir les problèmes à leur fenêtre. Même le spectacle L'appartement de Zoïka, joué au MKhT, qui est un très bon spectacle, avec une idée, monté avec brio et techniquement impeccable, garde cette forme académique parce qu'il n'y a pas de radicalité. Et pourtant, il y a un acteur qui monte sur scène avec un T-shirt de Poutine, et le public rit. Mais cela ne change rien. Les gens passent juste une bonne soirée au théâtre. Le théâtre devient l'une de ces terribles choses que l'on appelle 'passe-temps'. Par exemple, je vais monter une pièce d'Edouard Bond à la Comédie française. C'est un auteur plus que radical, je ne pense pas que j'aurai pu le monter ici, au MKhT. Notamment parce qu'il y a une scène où des ados jettent des pierres sur un enfant en fauteuil roulant. Ici, ils auraient dit: « C'est exagéré ». Alors que c'est la réalité.

En France aussi on est académique, mais il y a plus d'espace pour les idées radicales. Ici, les seuls à parler de la réalité sont Théâtre.doc et Praktika, mais bon, je n'ai bien sûr pas fait tous les théâtres de la ville. Et même Dodin, qui essaie de parler de son temps, n’arrive pas toujours à se débarrasser de cet académisme. Je continue de penser que le théâtre doit changer les gens. Le spectateur ne doit pas quitter la salle le même que lorsqu’il y est entré.

... Sur les lieux à voir à Moscou

Cela va sans doute paraître banal aux moscovites, mais le lieux qui ne pourra jamais exister en France, absolument extraordinaire, et qui provoque un choc culturel, c’est la place Rouge. Parce que c’est, à la fois, le Kremlin, plus Lénine, plus la cathédrale Basile-le-Bienheureux, plus le Goum. Ici, les temps se superposent : le Kremlin sur le Mausolée, le Mausolée sur la cathédrale. Et le Goum ! En 1984, j’y ai acheté une poêle soviétique, que j’ai encore à la maison, avec sa poignée en plastique pourrie. À l’époque, le GOUM ne vendait qu’un tas de merde, mais que l’on pouvait se permettre. Maintenant, je ne peux rien y acheter, c’est beaucoup plus cher qu’à Paris, et pourtant, les murs sont les mêmes qu’avant.

Et sur la place Rouge, on trouve de tout : une scène, une patinoire, un centre commercial, des défilés, tout cela rattaché au Mausolée, avec derrière, le Kremlin, et à côté, l’enfer du centre commercial souterrain. Le sommet du mauvais goût et du mépris pour l’architecture. Bref, ce paysage renvoie une image assez précise de la Russie d’aujourd’hui. Mais si vous êtes à la recherche d’une autre Russie, il faut aller au monastère de Novodevitchi, aux côtés de Tchekhov et de Maïakovski. Il y a aussi d’autres lieux, comme le parc Gorki, où il fait bon se promener, et où l’on voit qu’il est possible d’adapter l’esthétique soviétique à la modernité, je veux dire, humainement parlant. Là-bas aussi il y a des étrangetés comme des détecteurs de métaux, mais dans son ensemble, le parc a conservé quelque chose de la période soviétique: des concerts gratuits, des terrains de sports gratuits... À l’époque, il n’y avait pas cette idée de rentabilité. Et aujourd’hui, cela paraît surprenant, surtout dans une grande ville où tout est motivé par l’argent.

... Pourquoi je suis allé à la « marche des millions »

Voilà ce qui n’aurait pas pu avoir lieu en France et qui m’a surpris : la participation de nationalistes à ce genre de manifestations. En France, le Front national n’a jamais pris part aux manifestations contre Sarkozy. Le fait que tous protestent les uns aux côtés des autres, que ce soit le parti communiste, les homosexuels, les retraités, les étudiants, c’est normal. Mais si les nationalistes s’en mêlent, c’est la bagarre.

Et puis j’ai été étonné de voir dans les manifestations à Moscou tant de gens d’horizons différents. A tel point que je me suis dit : qu’est-ce qui les réunit ? Un ancien policier a pris la parole, un gaucho, un libéral, et tous ceux qui présentent une vision alternative. Ont-ils quelque chose en commun ? Parce que si la réponse est non, ce n’est plus une manifestation, mais une promenade romantique. Mais j’ai l’impression que le pouvoir commencera à avoir réellement peur que lorsqu’il y aura une véritable alternative politique. Il est toujours possible de procéder séparément à des arrestations, à des fouilles, et trouver de fausses preuves. Mais la vraie force politique alternative continuera son action, quelle que soit la répression. J’ai observé un ras-le-bol chez beaucoup de manifestants. Et quoi ensuite ?

L’article est publié dans sa version courte, lisez l'original sur le site kommersant.ru

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