Les cols blancs veulent respirer l'air provincial

Tatiana Gladycheva a déménagé avec son usine vers Vladimir. Source : service de presse

Tatiana Gladycheva a déménagé avec son usine vers Vladimir. Source : service de presse

De plus en plus d'entreprises quittent Moscou en emmenant ses cadres. Le quart des « cols blancs » se dit prêt à quitter le centre de la capitale pour partir travailler en province.

Tatiana Gladycheva est responsable de production dans l’usine de pâtisserie Bolchevik. Elle vient de Moscou mais désormais, le matin, en pleine heure de pointe, elle met 5 minutes à rejoindre son bureau. Après sa journée de travail, elle fait une balade en forêt. Tout cela alors qu'elle vit en plein centre ville. Ce cadre de vie idéal s’explique par la délocalisation de l’usine Bolchevik en région de Vladimir.


En 2009, l’usine a décidé de déménager non seulement son unité de production mais son siège, avec tout le personnel dirigeant. Vu son profil, Tatiana aurait très bien pu rester à Moscou et trouver un poste dans une autre société. Mais elle a décidé de se lancer dans l'aventure. Son cas n’est plus une exception. D’après les sondages réalisés par le site de recrutement Superjob, en 2006, 15% des Moscovites étaient prêts à déménager dans une nouvelle ville pour leur emploi. Aujourd’hui, ce chiffre atteint les 24%.


« Beaucoup de compagnies déménagent en banlieue pour réduire leurs coûts administratifs »explique Natalia Grichakova, directrice de la société de recherche en ressources humaines Malakout. « Il y a encore trois ans, lors de son déplacement, la société risquait de perdre 7 à 15% de son personnel. Aujourd’hui, cette perte se limite à 1-3%. Et les cadres dirigeants, en règle générale, restent ».


Cette « délocalisation » peut s’effectuer de différentes manières. L’entreprise déménage directement avec ses cadres. L’entreprise délocalise certaines unités de production puis cherche le personnel sur place. Ou bien, elle y envoie quelques cadres expérimentés pour former le personnel local et lancer la production.


Résultat : dans certaines régions autour de Moscou se forment de véritables quartiers résidentiels de « cols blancs » à l’activité débordante. L’exemple de Stoupino est flagrant. Déja en 2009, Stoupino est qualifié par Forbes comme la région de Russie la plus attractive en matière d’investissements dans le secteur réel. Les plus anciens employés de l’usine Mars (qui a déménagé ses locaux dès les années 90) n’hésitent pas à prévenir d’emblée les nouvelles recrues que la direction 
« apprécie particulièrement que l’employé soit prêt à venir s’installer à Stoupino et à passer ses week-ends en compagnie des collègues et de leur famille autour d’un pique-nique ou un ciné ». Les arguments essentiels sont la proximité du lieu de travail, le voisinage agréable et le cadre écologique. 

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Il y a un autre argument de taille : la question du logement. L’expérience a montré que la proposition d’un paquet social, dans le cadre du déménagement, s’avère un argument décisif pour convaincre les plus sédentaires. Souvent, le seul problème qui demeure est le manque d’infrastructure des villes de la banlieue, bien que cette ruée en masse des entreprises promette d’office une amélioration des conditions locales. Tatiana Gladycheva, par exemple, se souvient qu’arrivée à Sobinka en 2009, elle fut marquée par l’absence de voitures en bon état et d’enfants sur les aires de jeux.


« Aujourd’hui, j’ai l’impression que la ville reprend vie. Dans la rue, on voit de plus en plus de familles avec des poussettes. Il y a du travail et les gens s’accrochent à leur emploi. Il existe de fortes possibilités de promotion sociale et les réseaux de communication et les routes sont meilleurs. En gros, tout cela n'a que du bon : la nature, le confort d’un petit village et ça ne fait que s’améliorer ».


Si ces avancées sautent aux yeux des habitants de la capitale, que dire des autochtones qui intègrent ces bureaux tout frais débarqués de la capitale avec leur système de travail évolué. Rien qu’à Tver, pour une population de quelque 400 000 habitants, 14 centres d’appels ont été ouverts avec chacun près de 1000 postes à pourvoir. Les forums locaux grouillent de discussions sur les conditions de travail chez Beeline, Ozon, Tele2, ces « call centers » venus de la capitale. Une chose aussi commune qu’un espace de repos avec une table de ping pong provoque une vague de réactions extasiées sur les forums. Une véritable révolution dans le mode d’organisation de l’espace et du temps de travail pour une petite ville. 

Il l'a dit

 « Dans un rayon d'environ 500 kilomètres de Moscou, une véritable bataille se livre pour récupérer les ressources en personnel et en capital : la ville qui en sortira vainqueur se transformera en un puissant cluster industriel. De toute évidence, par exemple, Nijni Novgorod et Samara peuvent rivaliser l'une avec l'autre »
Guennady Konstantinov, Directeur scientifique chez HSE


Le fonctionnement de l’entreprise est simple, comme pour les centres d’appels, un manager est parachuté juste le temps d’organiser le système. Il en est autrement quand il faut mettre en place une production hautement technologique. Cela nécessite une présence en continu de responsables venus de la capitale. Et, d’après les agences de recrutement, de plus en plus de cadres supérieurs se disent prêts à des déplacements longue durée et même à franchir le cap et venir s’installer en banlieue.


Il n’est pas anodin que l’idée de quitter Moscou soit dans l’air du temps étant donné les difficultés rencontrées en matière de conditions sociales et d’infrastructure (nombre très limité des places en maternelle, dans les hôpitaux, dans les écoles). La tendance est de se tourner vers la région pour éviter ces problèmes. 


Petr P. travaille depuis quelques années pour Sibour-Neftekhim, une usine chimique basée à Moscou. Lui qui est né et a grandi dans la capitale, pense pourtant de plus en plus à rejoindre un département régional de sa compagnie.


« Une filiale ouvre à Tobolsk et ils forment l’équipe, raconte Petr. C’est justement ma spécialisation et j’ai bien envie d’y aller. D’abord, mon salaire sera supérieur. Puis, je serai logé dans une maison individuelle en pleine nature : c’est important pour ma femme et mon bébé. Enfin, il ne faut pas faire la queue pour les places en maternelle, à Moscou nous sommes en 80e position sur la liste. Les nounous sont moins chères. Et puis je verrai davantage ma famille car le travail est tout près de la maison. Pour moi, c’est l’idéal ! ». Il est probable qu’à la fin du « voyage d’affaires prolongé », beaucoup de cadres choisiront de rester en province. Et Moscou devra alors faire de réels efforts pour reconquérir son image perdue de ville « à taille hu maine ».

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