Entretien avec David Bobée

David Bobée. Crédit photo : Itar-Tass

David Bobée. Crédit photo : Itar-Tass

Sur les planches de Kyrill Serebrennikov, David Bobée a présenté son projet « Métamorphoses », spectacle inspiré par l’œuvre d’Ovide que les deux metteurs en scène associés (un français et un russe) avaient monté avec les étudiants du Septième Studio du MKhaT (le Théâtre d’art de Moscou).

David Bobée travaille à Moscou avec une pépinière théâtrale unique et lauréate du Masque d’or, le Septième Studio. Cette école d’art dramatique du MKhAT dirigée par Kyrill Serebrennikov s'est vu décerner le prix de la meilleure mise en scène pour une miniature : Otmorozki (Les connards) de Zakhar Prilepine. Le grand spectacle Métamorphoses sur la scène de la Plateforme sera le deuxième fruit de la collaboration du théâtre et du metteur en scène.

David Bobée


34 ans, a axé sa formation sur l’art dramatique à l’Université de Caen en Normandie. En 1999, il crée sa propre compagnie qu'il baptise « Rictus » et avec laquelle il crée Je t'a(b)îme, sa première mise en scène. Il se spécialise en installations plastiques et dans l’organisation des festivals de musique techno et électro.

Ses mises en scène sont des mélanges de théâtre, de danse, d’acrobaties, de vidéo et de lumière. Il engage volontiers des artistes de cirque pour ses spectacles. En 2010, il a monté son premier spectacle de répertoire Hamlet, traduit de nouveau par Pascal Collen (la troupe Subsistances de Lion) et, après, à Moscou alors, le spectacle Fées au MKhAT de Tchékhov.

Le contexte de votre spectacle intitulé Cannibales, le premier à être présenté en Russie il y a deux ans, avait une couleur anti capitaliste. La dimension sociale et politique dans l’art est-elle importante pour vous ?

Pour moi, le théâtre est un art avant tout politique qui s’adresse à la conscience du spectateur, à son regard critique et à sa capacité d’analyse. Je me suis lancé dans le théâtre après avoir travaillé pour le cinéma. Pendant plusieurs années, j’ai été fasciné par la chorégraphie. Dans le théâtre, il y a un lien politique puissant entre acteur et spectateur, entre réalisateur et public, entre texte et auditoire. Dix ans durant je travaillais sur la dramaturgie contemporaine, et voilà que depuis un an j’axe mon travail sur les textes classiques, en l’occurrence ceux d’Ovide. À travers cela, je cherche à comprendre ce que je suis, dans quelle époque je vis, quel est le monde autour de moi et comment j’agis sur lui.

Et si on parlait concrètement de vos deux spectacles au Septième Studio ?


Ce qui m’intéresse est de savoir comment les idées des générations précédentes affectent les jeunes d’aujourd’hui, disons, en Russie : plus précisément, l’idée de bonheur appliquée au modèle ultralibéral (ce modèle décrirait ici la réalité, n’est-ce pas ?). Par ailleurs c’est un modèle de choix politique. À mon avis (avis d’un Français) la jeune génération des Russes essaie activement de se débarrasser des valeurs de leurs prédécesseurs, parents et grand-parents.  Il m’arrive souvent d’entendre dire de mon spectacle Fées (la première création artistique de Bobée avec les acteurs du Septième Studio, ndlr) qu'il est ringard, que je fais l’éloge des années soixante, que c’est un pamphlet anti capitaliste. Mais, c’est beaucoup plus subtil que ça... La question qui se pose est de savoir s’il faut accepter le monde tel qu’il est ou lui donner une autre direction qui soit différente du modèle ultralibéral.

Dans Métamorphoses, la mythologie grecque, ses dieux et ses héros décrivent notre vie contemporaine avec ses aspects moral, esthétique et érotique. Le personnage de SDF-conteur que j’ai inventé est précisément un exemple de héros de nos jours subissant des métamorphoses contemporaines. Le héros a tout perdu. Et pourtant, comme le roi Midas, il avait beaucoup : maison, femme, travail…avant de se retrouver dans la rue.

Quand on marche devant la gare Kourski vers Winzavod (centre d’art contemporain de Moscou, ndlr) on a des visions apocalyptiques : des clochards rejetés par la société, des êtres méprisés, repoussés en marge de la société et ayant perdu les traits humains. Voilà les métamorphoses qui se produisent.

Le spectacle a deux metteurs en scène, vous et Kyrill Serebriennikov. Comment cela se passe-t-il de monter un spectacle à deux ? 

 

Il est difficile de dire qui de nous deux a fait quoi. Nous avons évolué grâce au dialogue, échangé des idées, les avons partagées. Nous avons conçu ce projet ensemble : impossible de dire à qui l’idée est venue la première. Les répétitions ont été un véritable ping-pong intellectuel. Nous en sommes venus au texte final que vous venez d’entendre. Nous avons eu recours à Ovide, bien qu’initialement on avait voulu créer un spectacle inspiré par le jeu d’ordinateur Mortal Combat. Voilà notre parcours.

Votre théâtre est très dynamique, voire corporel, il y a beaucoup de danses et d’acrobaties, tandis que les élèves de Serebriennikov sont des acteurs dramatiques. Comment ont-ils réussi tant de mouvements ? 

 

Nous avons invité à cet effet le danseur congolais Biba Chanel Bibéna. Il avait monté la chorégraphie du spectacle. Les acteurs ont étudié dans une école théâtrale. Mais leur directeur Kyrill Serebriennikov leur donne des idées et des visions contemporaines sur le métier d’artiste. Le résultat : ils dansent et chantent parfaitement, ils savent être non seulement de bons acteurs, mais ils deviennent aussi très forts en performance.

Il parait que vous les traitez de « gosses ».  Et vous, pouvez-vous voir le monde avec leurs yeux ?


Ces jeunes gens m’ont fait aimer Moscou.  Il n’y a pas trente six mille villes dans le monde où j’aurais envie de retourner, surtout sur scène. Pour l’instant, ce sont Brazzaville et Moscou.

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