Le courage des mots


TITRE : Mandelstam, mon temps, mon fauve : une biographie


AUTEUR : Ralph Dutli


ÉDITION : Le bruit du temps


TRADUIT par Jean-Claude Schneider


« Je n’ai pas envie de parler de moi, mais d’épier les pas du siècle, le bruit et la germination du temps » , écrit Ossip Mandelstam dans son premier texte en prose, Le bruit du temps , publié par la maison d’édition qui s’est parée du nom et qui publie en même temps Mandelstam, Mon temps, mon fauve, une biographie. Les deux ouvrages se répondent et font écho à l’indispensable et magnifique Contre tout espoir, premier tome des souvenirs de Nadejda Mandelstam, son épouse, que Gallimard ressort en poche.

On y découvre un poète inspiré, brillant théoricien de la poésie, dépeint par ses contemporains comme un original, « un idiot comme… les vrais poètes » (Volochine), une sorte de mendiant céleste sur les lèvres duquel se murmurent des vers, un être doté d’un pessimisme profond et d’une joie de vivre indomptée.


Jamais pourtant cet être chétif, malingre, toujours à la recherche d’un toit et vivant d’expédients, ne manqua une occasion de s’opposer à l’arbitraire avec un courage et une intransigeance insensés. Arrêté après la révolution par les Blancs puis par les Rouges, il est sauvé tantôt par ses amis poètes, tantôt par Boukharine. Alors que les autres signent aveux et repentirs, lui s’indigne. Il s’insurge devant l’arnaque des Archives qu’il suspecte de vouloir s’emparer des siennes contre quelques kopecks pour les détruire, gifle un auteur proche du pouvoir ou entre en conflit avec les associations officielles d’écrivains dont on le sait, la survie et la vie même des auteurs dépendait. Jusqu’à la fin il écrira ce qui chante et sourd en lui, mais aussi ce qu’il doit écrire, jusqu’à l’épigramme sur Staline qui lui vaudra le camp et la mort. Pasternak, qui lui avait dit un jour : « J’envie votre liberté, chuchote, épouvanté, à l’écoute de l’épigramme fatale : Je n’ai rien entendu, vous n’avez rien récité… » . C’est lui qui intercédera en sa faveur à deux reprises, permettant aux époux, relégués dans un sombre village de l’Oural, quelques années de répit à Voronej. Incapable du moindre compromis, Mandelstam ne sait ni hurler avec la horde, ni galvauder sa poésie pour glorifier la révolution, ni renier ses amis. Doté d’une clairvoyance qui lui sera fatale, il écrivait :


« Nous mourrons comme meurt la piétaille/ Mais nous ne chanterons ni le pillage, ni la corvée, ni le mensonge ! » (Minuit à Moscou, 1931).

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