« La transition russe, vingt ans après »

Jacques Sapir est un économiste français. Crédits photo : AFP/East News

Jacques Sapir est un économiste français. Crédits photo : AFP/East News

Quatre économistes, trois Russes et un Français, témoins et parfois participants directs du passage de l’économie planifiée version soviétique vers l'économie de marché à la russe au cours de ces vingt dernières années, retracent dans cet ouvrage l’histoire tumultueuse d'une transition souvent douloureuse, à la lumière de la double actualité du vingtième anniversaire de l'implosion de l'URSS et de la dernière échéance électorale.

Le bandeau d'accroche du livre proclame du reste qu'il est la clé pour comprendre les enjeux économiques de la dernière élection en Russie, grâce au bilan qu'il retrace du passage, sans précédent historique, d'une économie collectivisée à une privatisation sur les chapeaux de roue, qui a relégué par moment la notion de capitalisme sauvage au rayon des euphémismes.

Pour l'économiste français et co-auteur, Jacques Sapir, il s'agit dans cet ouvrage de situer cette transition sans égal, à l'échelle de toute l'histoire russe et européenne, en se défiant des jugements trop immédiats, pour établir un état des lieux fiable de la situation économique de la Russie d'aujourd'hui et de ses perspectives, et pour en tirer des leçons de sciences économiques.

L'ouvrage, divisé en quatre chapitres confiés aux différents auteurs qui abordent la question sous les angles dont ils sont parmi les meilleurs spécialistes en Russie, met en évidence les deux phases qu'a connues le pays au cours de ces vingt ans. La première a constitué une sorte d'expérimentation néolibérale, inspirée de l'école ultra-libérale de Chicago, d’une extraordinaire violence, de janvier 1992 au printemps 1998. C'était une véritable « thérapie de choc », dont le but avoué était moins l'efficacité économique que la volonté d'établir au plus vite une situation de non-retour possible à la situation ante, selon les auteurs.

Il s'en est suivi un chaos où les appétits les plus exacerbés et les moins scrupuleux ont contribué au démembrement de l’État, notamment avec les privatisations de 1996 - 1997. Une des conséquences a été le discrédit de l’ordre social postsoviétique et démocratique, déjà mis à mal par l’appauvrissement de la population. Au niveau micro-économique, les entreprises, mais aussi des collectivités locales, ont fait preuve d'un instinct de survie grâce à un savoir-faire hérité des pratiques non officielles de l'époque soviétique, qui a abouti à une démonétisation des échanges au profit du troc et à l'établissement de circuits parallèles à ceux de l'Etat, y compris bien sûr en matière fiscale.

Les conséquences sur l’économie en général et sur le budget de l'Etat en particulier furent désastreuses et aboutirent au défaut d’août 1998.

Ce dernier, contrairement à ce qui a souvent été écrit en Occident, n'a pas signifié un effondrement du pays, mais a ouvert la seconde phase de transition, produit des politiques mises en œuvre par Evgueni Primakov, Premier ministre de l’époque, et prolongé par les deux mandats de Vladimir Poutine. Favorisée ensuite par une inversion des prix mondiaux des hydrocarbures, la Russie a su saisir la deuxième chance qui s'offrait malgré des investissements toujours insuffisants et développer un modèle de capitalisme plus tempéré,  qui a engendré une forte croissance, permettant à la Russie de se classer parmi les BRIC, au sein des économies émergentes les plus dynamiques.

Dans un premier chapitre, Victor Ivanter, académicien et directeur de l’Institut de prévision économique (Académie des sciences de Russie), trace un bilan nuancé de la transition, reconnaissant que les erreurs ayant condamné l'économie planifiée remontaient à l'époque Brejnev et aux craintes suscitées dans la Nomenklatura soviétique par le Printemps de Prague, qui l'ont empêché de procéder à des réformes plus hardies et rapides. Il estime que la liberté de déplacement et le choix de produits offert au consommateur est à porter à l'actif du passage à l'économie de marché. Mais il souligne les erreurs, les incohérences et le volontarisme qui ont marqué ce passage et les conséquences sociales et économiques désastreuses qui ont vu la production industrielle du pays plonger complétement et la paupérisation toucher une masse considérable de la population. Il étudie la formation laborieuse des institutions financières et d’un système bancaire. Il dénonce bien sûr le défaut constant de l'économie russe en sa dépendance des ventes de matières premières, notamment pétrolières et gazières. « Nous avions une grande économie planifiée qui ne fonctionnait pas bien et nous avons maintenant une petite économie de marché qui fonctionne mal », a affirmé, sous forme de boutade, Vikor Ivanter lors de la présentation du livre à Paris à l'EHESS.

Alexandre Nekipelov, vice-président de l’Académie des sciences de Russie et directeur de l’École supérieure d’économie à l'université de Moscou (MSE-MGU), part du constat que les économistes de nombreux pays, aussi bien en Russie qu'en Occident, partaient du principe que pour permettre le bon fonctionnement d'une économie de marché, il suffisait d'une politique macro-économique ad hoc. De ce fait, la constitution d'institutions d'accompagnement et de contrôle a été délaissée, ce qui a abouti, selon lui, à des monopoles et à un renforcement de la corruption. Il analyse les modalités de la privatisation, souvent vécue par l'opinion comme une confiscation, et les phénomènes de démonétisation d'avant 98. En revanche, pour lui, le défaut de 98 a permis un bond dans l'épreuve car le pouvoir s'est remis à considérer les réformes institutionnelles, à lancer des grands projets et objectifs, et s'est même remis à parler de « politique industrielle », terme banni durant des années pour cause de consonance soviétique.

Dimitri Kouvaline, directeur de département à l’Institut de prévision économique à l'Académie des sciences de Russie, détaille le fonctionnement des entreprises soviétiques puis russes face aux changements qui leur ont été imposés par « l'extérieur », en l'occurrence par l'Etat. Pour lui, l'erreur des réformateurs a été de considérer qu'ils partaient d'une table rase. Or, les entreprises avaient développé dans le contexte soviétique des capacités et des ingéniosités de survie peu compréhensibles et difficilement imaginables pour un lecteur ou un entrepreneur occidental. La lecture de Kouvaline est de ce point de vue passionnante. Le résultat est que de nombreuses entreprises ont survécu, alors qu'en toute logique économique elles n'auraient pas dû. Mais au prix d'une économie de troc, souvent grise et non fiscalisée. Après le défaut auquel cette réalité a grandement contribué, les choses ont changé mais les entreprises russes ne se sont pas encore complétement transformées et leur rapport à l'Etat et aux institutions reste toujours au niveau du « nous et eux ». 

Enfin, Jacques Sapir, directeur d’études à l’EHESS et directeur du CEMI-EHESS, qui coordonne tout l'ouvrage, analyse le double impact des influences occidentales sur la transition en Russie et l'ex URSS et celui de cette transition sur le discours et les analyses théoriques des économistes occidentaux. Pour lui, les bouleversements et épreuves subis par les Russes devraient aider les économistes à mieux saisir certains processus macroéconomiques, et certaines déconvenues de la Russie à la fin des années 90 sonnent comme des avertissements dans le contexte des actuels endettements souverains européens.

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