L’instinct maternel de l’ourse polaire

Crédits photo : Alexei Bezroukov

Crédits photo : Alexei Bezroukov

Située dans la république russe de Tchoukotka, l'île Wrangel, connue comme « la maison de l'ours blanc », a été découverte relativement récemment, il y a 162 ans seulement. Afin de protéger de l'homme la nature fragile du Grand Nord, cette île et l’île voisine d'Herald sont devenues en 1976 des réserves naturelles. Désormais, plus personne n'habite ici à l'exception des employés de la réserve et de la station météorologique, qui étudient l'écosystème insulaire local. L'île Wrangel a été classée au patrimoine naturel mondial de l'UNESCO.

Cette île étonnante et enneigée, qui faisait jadis partie de l'ancienne Béringie, est l'habitat de nombreux animaux et plantes de l'Arctique. C'est ici, sous une couche de neige de plusieurs mètres les protégeant de la tempête de neige et du froid féroce, que naissent les petits du plus gros prédateur de la planète : l'ours blanc. Minuscules et sans défense, ils ne pèsent que 400 grammes et sont aveugles. Chaque année sur les îles, environ 500 ourses donnent le jour. Dans certaines parties de l'île, la densité des tanières atteint un niveau maximum : jusqu'à  4 ou 5 par kilomètre carré.

En mars, rien n'augure l'arrivée du printemps dans ces latitudes, sauf l'apparition des empreintes de l'ours polaire dans la neige. A cette époque, l'ourse creuse depuis sa tanière un petit tunnel grâce auquel elle montre aux petits que le monde est beaucoup plus grand et plus coloré que leur petite maison de neige. Les premiers jours, ils rentrent chez eux dans la soirée quand la température chute, se protégeant au chaud contre le blizzard encore fréquent. La réserve réalise alors un recensement des tanières d'ours blancs sur des zones pilotes. Les travaux sont coûteux, et ces recensements ont depuis longtemps cessé d'être annuels, car rien que le vol en hélicoptère sur l'île coûte un million de roubles (25 000 euros).

Observer les ourses sortant de leur tanière est un vrai plaisir. Deux ours en peluche laineux sortent dans la foulée de leur maman. Après une longue période d'exigüité, l'ourse s'étire et se roule dans la neige. Les oursons font des culbutes et explorent les possibilités de leurs corps dans ce nouvel espace.

Plissant les yeux, l'ourse s'étend longuement au soleil, en s'offrant aux petits. Les oursons tètent le lait et sans même descendre de la mère commencent immédiatement à jouer les uns avec les autres, s'efforçant de temps à autre de lécher le nez de la mère. La maman joue avec eux, répondant d'un mouvement paresseux des pattes ou de la tête. Pendant trois mois, toute sa vie est consacrée à éduquer ses petits. Nourrir les oursons de lait nutritif, lécher les corps minuscules, se retourner doucement d'un flanc sur l'autre pour s'assurer de pas écraser les oursons, elle prépare les enfants à une vie nomade. Désormais, ils ne pèsent pas moins de cinq kilos, et sont recouverts d'une chaude fourrure blanche. Ils regardent le monde avec leurs yeux noirs perçants, suivant attentivement chaque mouvement maternel.

La tanière de neige en forme d'œuf est reliée à l'extérieur par un couloir étroit à travers lequel on peut se déplacer sur le ventre. La tanière pourrait facilement accueillir 4 à 5 adultes. Le sol est recouvert de glace polie à la perfection. Les murs et le plafond sont parsemés de traces de griffes et de poils blancs congelés dans la neige.

Tout l'été, la vie des oursons est dissimulée des yeux humains par les glaces impénétrables de l'Océan glacial arctique. Dérivant sur la banquise, les ours chassent les phoques et les morses. A la fin de printemps et au début de l'été, les ours célèbrent leurs noces au milieu des glaces. A cette époque, les mâles à la recherche d'une femelle peuvent constituer une menace sérieuse pour la vie de ses petits.

En septembre, sur les langues de sable de l'île Wrangel on assiste à des massacres de morses du Pacifique venus se reposer et reprendre des forces pour leur migration. Avec la glace, les ours polaires sont de retour sur les îles à l'automne. En chassant, ils sèment la panique parmi les colonies de morses, qui s'écrasent mortellement les uns les autres. La victime d'un ours est parfois partagée par plus d'une dizaine de prédateurs, indépendamment du sexe et de l'âge de ceux qui se trouvent sur place. A l'approche de l'hiver rigoureux, les ours font provision de graisse. Repus et satisfaits, ils dorment longtemps sur la plage, se baignent dans la mer, les oursons et même les adultes se distraient en jouant. Les ours polaires sont étonnamment joyeux et tolérants les uns envers les autres.

« Sur une langue de l'île, nous observons un petit groupe de morses du Pacifique, et une dizaine d'ours polaires, dit Alexeï Bezroukov, employé de la réserve Île Wrangel. Avant de se coucher, il faut disposer près des oreillers de lourdes matraques, des lance-fusées, des fumigènes. Dans l'obscurité, les ours enhardis approchent de la vieille caravane rouillée dans laquelle nous vivons, et respirent goulûment l'air en essayant de déceler toutes ces odeurs inconnues. Quand le reniflement d'un ours nous réveille, nous frappons sur les murs de toutes nos forces pour dissuader la bête de s'intéresser à l'intérieur de notre logement. »

Les ours polaires sont très curieux et s'intéressent à tout ce qui est nouveau et inhabituel, mais ils ne sont pas du tout agressifs. Apparemment, vivre dans les hautes latitudes a enseigné à ces animaux une tolérance étonnante pour l'autre, et aussi en cas de risque, à s'éloigner des problèmes potentiels, en optant pour la fugue. Dans les dures conditions arctiques, même une légère blessure peut s'avérer mortelle.

Attirés par la curiosité, les ours approchent volontiers des habitations humaines. Si le propriétaire est chez lui, il n'est pas compliqué de les chasser. Parfois, il suffit de frapper avec un objet lourd contre une boîte de conserve métallique. D'autres peuvent facilement être chassés à l'aide d'une longue perche. Curieusement, si on avance vers la bête en frappant le sol à l'aide de mouvements de perche verticaux, il y a toutes les chances pour que la bête prenne la fuite. Difficile de croire dans l'efficacité d'une telle méthode. C'est pourtant cette manière que l'on éloigne quotidiennement les ours des habitations sur l'île Wrangel.

L'hiver qui approche a recouvert la mer de glace et presque tous les ours sont de retour dans le royaume de l'Océan Glacial arctique. Seules les femelles enceintes restent sur le rivage, attendant que les pentes rocheuses soient recouvertes d'un blanc manteau. Et sous les lueurs des aurores boréales et la protection de l'étoile polaire, une nouvelle génération d'ours blancs voit le jour.

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