Réarmement légitime

Crédits photo : ITAR TASS

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Les récentes déclarations de Vladimir Poutine, promettant un très ambitieux plan de réarmement des forces armées russes, ont suscité bien des réactions en Europe occidentale. Le spectre d’un éventuel retour de la Guerre froide a aussitôt été agité par la presse. Pourtant, il suffit de s’en tenir aux faits pour comprendre que cette annonce ne constitue pas une menace.

Philippe Migault.

Le Premier ministre russe a évoqué un programme de « réarmement sans précédent ». Il ne s'agit donc pas d'un renforcement de l'armée russe mais d'une reconstitution de ses capacités militaires. Celles-ci n’ont plus rien à voir avec celles de l’Armée soviétique. En dehors d’un nombre réduit de missiles, d’avions de combat ou de navires modernes, l’arsenal est largement obsolète. Les bombardiers stratégiques - comme leurs homologues américains - n’ont plus guère de pertinence dans un contexte où les défenses antiaériennes sont de plus en plus performantes. Les missiles intercontinentaux SS-18 et SS-19, les sous-marins de type Delta IV ou Typhoon, vivent leurs dernières années de service. Une nouvelle génération de matériels prometteurs, les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la classe Boreï, l’avion de combat T-50, les missiles RS-24 Yars, S-400, S-500, sont en cours de développement ou d’acquisition. Mais il faudra des années pour qu’ils équipent l’ensemble des régiments ou escadrilles qui doivent aujourd’hui se contenter d'engins périmés.


Quant au degré d’investissement « sans précédent » envisagé, ce n’est pas un véritable infléchissement politique. Certes les sommes qui devraient être consacrées au réarmement des forces russes semblent colossales : 590 milliards d’euros sur dix ans...On dépasse le plan de réarmement engagé par Dmitri Medvedev sur la période 2011-2020 (474 milliards d’euros sur dix ans pour les acquisitions d’armement) et, à ce titre, il est effectivement justifié de parler d’effort d’une portée inédite. Mais il faut comparer ce chiffre aux sommes investies par les autres puissances militaires majeures. Vladimir Poutine est prêt à consacrer à la défense 78 milliards de dollars chaque année ? La Maison Blanche accorde 600 milliards au Pentagone. La Chine, qui disposait d’un budget de défense de 119,8 milliards de dollars en 2011, devrait atteindre les 238 milliards en 2015 selon des estimations américaines. Même l’Europe des 27, en pleine tourmente financière, consent chaque année un investissement de plus de 260 milliards de dollars à ses forces armées. Dans ce contexte, le projet de Vladimir Poutine paraît nettement plus mesuré…


Au demeurant, ce programme ne fait que prolonger l’ambitieuse réforme des armées russes initiée par l’administration Medvedev sous la houlette d’un ministre de la Défense « de choc », Anatoly Serdioukov. Depuis quelques années celui-ci mène un effort qui fait grincer bien des dents dans les rangs des généraux russes, mais qui ne pouvait plus attendre compte tenu de l’état de délabrement de l’appareil militaire. Si le Kremlin a gagné en Tchétchénie mais aussi plus récemment en Géorgie, il le doit surtout à la vaillance de ses soldats, qualité qui a permis de compenser un profond retard technologique.


Soulignons enfin que la Russie est contrainte de se réarmer par un environnement menaçant. La Chine, qui monte rapidement en puissance, n’a pas oublié qu’un territoire vaste comme deux fois la France, le Primorié et le sud du Kraï de Khabarovsk, lui appartenait jusqu’aux fameux traités inégaux de 1858-1860… À long terme, la question d’un retour dans le giron de la mère-patrie chinoise de ses territoires riches en matières premières se posera sans doute. Et Moscou n’en a pas fini avec le fondamentalisme sunnite, qu’il sévisse dans le Caucase ou en Afghanistan et en Asie centrale. Attentats-suicides, retour en force des Taliban… La Russie est en définitive confrontée aux mêmes ennemis que la France. Cette dernière refuse de nommer clairement son adversaire principal, mais sur les bords de la Moskova, on ne peut se permettre ce luxe. Comme le disait Trotsky : « La guerre ne vous intéresse peut-être pas mais la guerre, elle s’intéresse à vous » .


Philippe Migault est chercheur à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

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