Les manifestants, ces incompris !

Crédits photo : Rouslan Soukhouchine

Crédits photo : Rouslan Soukhouchine

Les mouvements massifs de protestation, que la Russie n’avait pas connu depuis les années 90, ont pris de cours l’ensemble des forces politiques du pays. Ni le pouvoir, ni l’opposition n’étaient préparés à ce que les citoyens, outrés par les magouilles électorales, sortent d’eux-mêmes dans la rue, pas plus qu’au message qu’ils ont voulu faire passer.

Surprises et déceptions

Les premiers surpris furent les partis parlementaires. En effet, malgré l’usurpation des voix par Russie Unie aux législatives, leur présence à la Douma s’est accrue. Euphoriques, ils pensaient que leur côte de popularité croissait et ils ont soutenu les mouvements de protestation. Mais, lors des manifestations, les slogans exprimaient la méfiance à leur encontre : « Je n’ai pas voté pour ces salauds. J’ai voté pour d’autres salauds. »

Le pouvoir également a été pris de cours. Généralement, les manifestations de masse sont vues comme des actions en faveur de l’opposition contre l’Etat. Or, cette fois, le message inhabituel et le ton inédit avaient de quoi surprendre : « Nous ne sommes pas l’opposition. Nous sommes vos employeurs ». C’est la première fois que le peuple s’adresse aux autorités en ces termes.

Autre fait étonnant : les capacités organisationnelles et l’autonomie des manifestants. En effet, beaucoup d’entre eux, férus de management, ont réussi, grâce bien sûr à l’internet, et plus précisément aux réseaux sociaux comme Facebook, à réunir près de 4 millions de roubles (100 000 euros). Ce qui leur a permis de garder une totale indépendance. De plus, contrairement à l’opposition, ils ne participaient qu’à des manifestations autorisées, ce qui a évité tout dérapage policier et a démontré leur volonté de changements dans un cadre légitime.

Le Kremlin a été également dérouté par « le changement de bord » de cette classe moyenne, dont l’apparition toute récente était saluée et portée par Poutine, qui comptait sur son soutien. C’est justement cette classe moyenne qui a constitué le noyau dur de ces mouvements de protestation et lui a tourné le dos en lui criant : « Va-t’en ! »

Bien sûr, la question s’est posée de savoir comment l’exigence d’élections justes peut être associée à la volonté de se séparer de Vladimir Poutine. Tous les sondages, y compris les sondages d'instituts indépendants du pouvoir, montrent que Poutine va remporter les élections, si ce n'est au premier, en tout cas au second tour. « Je suis certain que Poutine va gagner. Mais il sera obligé d’écouter, de comprendre que le peuple n’est pas unanimement derrière lui », expliquait le célèbre caricaturiste russe Andrei Biljo, après la manifestation du 4 février.

Les seuls gagnants de cette situation auraient pu être les opposants non parlementaires. Or, ils ne semblent pas avoir vraiment réussi à exploiter cette humeur contestataire. Selon les sondages, les figures les plus populaires parmi les manifestants restent non pas des hommes politiques, mais des acteurs sociaux connus pour leur forte autorité morale et leur réputation irréprochable, comme l’écrivain Boris Akounine ou le journaliste de télévision Léonide Parfenov.

D’autre part, les contestataires se sont eux-mêmes rendus compte que, contrairement aux années 90, ils étaient dorénavant très méfiants envers l’apparition d’un nouveau leader politique, se souvenant de Boris Eltsine, pour qui la déception fut à la hauteur des espoirs et de l’enthousiasme suscité. Toutefois, ils sont bien conscients d’avoir besoin d’un leader politique unique, qui pourrait battre Poutine lors d’élections justes.

Or, en l’absence d’une telle figure, si difficile à trouver étant donné la variété et la polarité des visions politiques des contestataires, il leur apparaît clairement qu’ils sont engagés dans une véritable course de fond, dont la ligne d’arrivée seront les prochaines élections, dans six ans, à moins d’élections anticipées. La plupart se sont résignés et sont prêts à continuer de sortir manifester pour leurs libertés civiles et une concurrence politique loyale. Cette situation va indéniablement créer un contexte favorable à l’apparition de nouvelles figures politiques, comme lors de la chute du monopole du parti communiste en URSS.

La non opposition

Certains, au vu de l’histoire russe, riche de confrontations sanglantes et de révolutions, craignent sérieusement des désordres violents, semblables à ceux des pays arabes. Mais les mouvements de protestations au Proche-Orient étaient dus à la pauvreté et à l’absence de perspectives économiques pour la jeunesse active. Ce qui a entraîné des revendications politiques et la chute des régimes en place.

En Russie, la situation est très différente : un rouble fort et qui continue à monter, le développement du marché des fonds, un prix du pétrole permettant de grosses dépenses budgétaires. Les revendications des protestants ne sont pas d’ordre matériel mais plutôt d’ordre institutionnel. « Je pense que la principale revendication du peuple est que rien ne semble dépendre de lui », affirme le critique musical Artem Troïtski, qui participe activement à tous les mouvements contestataires.

« Les manifestations égyptiennes comparées aux nôtres exprimaient des sentiments extrêmes de joie ou de colère », raconte Iouri Kozyrev, photojournaliste russe spécialisé dans les conflits arabes et lauréat du prix WorldPressPhoto 2011. « Les gens qui sont sortis dans la rue à Moscou ne sont pas l’opposition. Ces gens étaient présents pour dire : nous existons et nous avons le droit de choisir ».

De fait, ces contestataires irritent aussi bien le Kremlin que les partis parlementaires, pour lesquels ils ont pourtant voté, et déçoivent l’opposition non parlementaire, qui voudrait mettre fin au régime Poutine rapidement. « Nous sommes en train d’observer la renaissance ou la naissance de la société civile », affirme Iouri Kozyrev.

Le pouvoir, lui, a du mal à se faire une idée car il peine à comprendre ces revendications trop abstraites, et très éloignées des exigences économiques.

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.