Mobilisation pour 
des élections honnêtes

Les pro-Poutine dénoncent une ingérence étrangère et affirment « c’est Poutine ou le chaos ». Crédits photo : Photoshot/VostockPhoto

Les pro-Poutine dénoncent une ingérence étrangère et affirment « c’est Poutine ou le chaos ». Crédits photo : Photoshot/VostockPhoto

À la veille de l’élection présidentielle, le premier ministre candidat à ses anciennes fonctions reste, pour le bonheur de ses partisans et au grand dam de l’opposition, sans rival crédible.

« Qui, à part Poutine ? » : telle est la question que posent aussi bien les tenants du pouvoir, désireux de voir celui qui l’incarne depuis douze ans revenir au Kremlin, que l’opposition, qui craint fort que le scrutin présidentiel du 4 mars ne puisse liv­rer d’autre issue.

Alors que Poutine s’apprête à redevenir président, convaincu lui-même de la nécessité absolue de sa victoire, il est l’objet d’une contestation croissante. L’échange des fauteuils « convenu » entre l’actuel président Medvedev et le premier ministre Poutine a été vécu par un grand nombre de ­Russes comme une fatalité, mais également comme un affront moral. Au lendemain des élections législatives du 4 décembre, en réaction aux multiples témoi­gnages de fraudes et falsifications rapportées par des observateurs locaux et internationaux, et qui donnaient une majorité écra­sante au parti du pouvoir Russie unie, une vague de contestation s’est abattue sur Moscou.

L’honnêteté en étendard

« La Ligue des électeurs s’inscrit dans la continuité des manifestations de masse contre la falsification des élections législatives » , clame le manifeste de cette organisation apolitique, fondée par des célébrités de la société civile, comme l’écrivain Boris Akounine, le chanteur Iouri Chevtchouk ou le blogueur Ilia Varlamov. La Ligue se bat pour des élections justes, sans soutenir aucun parti ni candidat et forme des observateurs pour le 4 mars. Au-delà du scrutin, la Ligue compte utiliser toutes les méthodes à sa disposition pour exiger des relations honnêtes entre pouvoir et société.

Il faisait - 20 degrés le samedi 4 février, mais, pour la troisième fois en deux mois, les Moscovites sont descendus dans la rue par dizaines de milliers pour crier leurs revendications : annulation des résultats d’un scrutin jugé illégitime, libération des prisonniers politiques, lancement de réformes démocratiques. En quelques semaines, le message essentiel des contestataires s’est résumé en un mot d’ordre : Poutine, va-t’en. Pour les manifestants de la place Bolotnaïa, le chef du gouvernement incarne l’enlisement d’un régime autocratique et policier dans le mensonge et la corruption : aucune démocratisation n’est envisageable s’il reste au pouvoir. « Poutine nous mène à la stagnation et au délabrement de notre pays, son système est corrompu jusqu’à la moelle » , af­firme Dmitri Goudkov, député du parti Russie Juste.

Au même moment, à l’autre bout de la ville, un autre rassemblement, de sympathisants du pouvoir cette fois, avait été prévu pour faire contrepoids sur le thème « Nous avons des choses à perdre » (selon de nombreux témoignages, une grande partie des manifestants, employés du ser­vice public, avaient été contraints à participer par leur supérieurs, d’autres auraient été soudoyés). Les défenseurs du régime poutinien accusent les « citadins en colère » de faire tanguer la barque et de pousser la Russie au chaos.

Selon eux, Poutine est le père et le garant de la stabilité, l’architecte d’un pays puissant. « Sous Poutine, la Russie a connu l’une des périodes les plus prospères de son histoire. La croissance an­nuelle était de 7% lors de son premier mandat, et nombreux sont ceux qui se souviennent du désordre total qui régnait dans les années 1990 » , analyse le politologue Viatcheslav Nikonov. La campagne présidentielle bat son plein et l’espace médiatique est saturé par le combat inégal que se livrent les partisans de Vladimir Poutine et l’opposition. Tous les candidats débattent en face-à-face à la télévision sauf Poutine, qui évite d’avoir à répondre aux arguments de ses rivaux. Au lieu de cet exercice certes risqué, mais incontournable dans les démocraties occidentales, le favori se contente de publier des ­articles dans les grands journaux.

L’opposition, dont aucun candidat n’a pu s’inscrire dans la course présidentielle, en vertu du système instauré par le régime poutinien, ne s’est pas non plus choisi de candidat dans la liste des présents : les quatre concurrents de Poutine sont issus de partis autorisés par le Kremlin. Les anti-poutiniens n’ont pas la naïveté de croire que Poutine ne sera pas élu le 4 mars, compte tenu de la verticale du pouvoir et faute de réels adversaires de poids. Le mot d’ordre est donc de lui donner le moins de suffrages pos­sible, poussant ainsi son équipe à la fraude pour lui assurer les ­scores nécessaires, ce qui le rendrait encore moins légitime. « Il faudrait qu’il entre au Kremlin nu et mouillé » , espère le journaliste Serguei Parkhomenko, l’un des leaders non-politiques du mouvement de contestation.

D’un autre côté, les « mécontents » se mobilisent pour devenir observateurs le jour du scrutin, en espérant ainsi forcer les autorités à renoncer aux falsifications trop grossières.

En face, les pro-Poutine ont recours à une rhétorique de la ­Guerre froide et brandissent la menace du chaos si jamais le premier ministre n’était pas élu président. L’argument principal, pour discréditer l’opposition, est de l’accuser d’être financée par le gouvernement américain qui n’aurait qu’un objectif : affaiblir la Russie. « Hillary Clinton a donné le ton aux activistes à l’intérieur du pays, qui ont commencé à agir avec l’aide du Département d’État des États-Unis », avait déclaré Poutine lui-même dans les premiers jours de la contestation, en décembre. « Poutine est un révolutionnaire, il fait une révolution dans le monde, une révolte contre le système construit par les États-Unis. Poutine est arrivé et a mis dehors toutes ces entreprises qui puisaient dans notre pétrole à Sakhaline. Maintenant cet argent travaille pour la Russie » , expliquait avec exaltation Maxime Mich­tchenko, le leader du mouvement pro-Kremlin Jeune Russie, lors d’un débat télévisé. Point de vue illustré par des vidéos montr ant sur Internet « la Russie sans Poutine » : en quelques mois, le pays, vendu à l’Amérique par l’opposition arrivée au pouvoir, plonge dans une apocalypse de guerre civile, de crise économique, de violence nationaliste et de « désastre humanitaire ».

Quant à Poutine, il se déclare ouvert au dialogue, promettant dans son programme des ré­formes en réponse aux voeux de l’opposition. Les critiques en doutent , vu celles qu’il aurait déjà pu ­mettre en œ uvre ces douze dernières années. Selon les derniers sondages, 37% des Russes disent qu’ils voteront pour Poutine, mais 40% restent indécis

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