C’est la hutte finale !

Crédits photo : Grigori Koubatiane

Crédits photo : Grigori Koubatiane

Quelques hommes, debout dans une tranchée, pétrissent l’argile de tout leur poids, ajoutent de la paille et continuent de piétiner. Malgré le dur labeur, leur humeur est au beau fixe : ils rient et esquivent même quelques pas de danse. Leurs pieds commencent à s’embourber dans l’argile durci dont ils font alors des boules et les font passer. Le dernier de la chaîne la lance contre le mur qui grossit petit à petit. D’ici l’été, ça fera une maison en torchis de plus dans le village. Non pas que ce soit le plus confortable des moyens d’habitation, mais c’est le moins cher et le plus écologique. Une bonne solution quand on n’a pas vraiment le choix.

Malgré tous les inconvénients du régime soviétique, les Russes, en ce temps-là, étaient forts d’une ferme croyance en un avenir radieux, conséquence du Progrès. Aujourd’hui, cette croyance n’est plus et la question de l’utilité de cet adulé « progrès » se pose inévitablement.

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Triste constat : les guerres, les épidémies et la faim continuent de sévir dans le Monde, que les problèmes économiques et sociaux et la perte des valeurs morales ne font que croître. Mais sans aller aussi loin, même les avancées technologiques qui promettaient d’améliorer notre quotidien sont maintenant remises en question et accusées de tous les maux : le portable provoquerait le cancer du cerveau, l’ordinateur rendrait aveugle, le plastique serait dangereux pour la santé !

L’abondance consumériste qui a déferlé sur la Russie a tourné à l’aigre. De plus en plus de gens considèrent l’aspirateur, le dentifrice et les vêtements synthétiques comme néfastes. Obscurantisme régressiste ou tentative de se protéger des fabricants sans scrupules, prêts à sacrifier la qualité sur l’autel du profit ?

Si les flux migratoires convergeaient auparavant vers la ville, aujourd’hui, on observe en Russie le mouvement inverse.  Beaucoup de Russes ne souhaitent plus vivre dans ces guettos de béton, où le bruit, la pollution, les bouchons, les prix exorbitants du logement, la criminalité, la corruption et la nourriture immangeable des supermarchés rendent la vie invivable !

A l’origine, la Russie est le pays de la terre et de la campagne. Mais beaucoup de villages ont été disséminés lors de la construction de l’URSS. Alors que peut faire un citadin qui voudrait fuir la ville mais qui n’a qu’une vague idée de la façon dont traire une vache ou planter des choux ? Il n’a d’autre choix que de se regrouper en communautés et de créer des villages écologiques ou écolonies.

La différence du village écologique avec un village ordinaire est que ses habitants n’y naissent pas mais viennent de la ville, mus par une idéologie : des idées écologiques, souvent apparentées au bouddhisme, tels que le refus de la viande, de l’alcool et du tabac, de la violence et de la perversion. Ils prônent une vie au naturel : des matériaux écologiques pour la construction des habitations, une nourriture saine, pas de planification des naissances, « autant que Dieu le veut ».

Tous ceci ressemble à un véritable paradis sur Terre. Mais qu’en est-il réellement ?

Pour résoudre le problème essentiel du logement, les écovillageois doivent construire simple et peu cher. Le bois, de nos jours, est trop coûteux et demande un certain savoir-faire. Il est bien plus facile de construire une maison en torchis (mélange de terre et de paille), ou bien en paille tout simplement. Certains construisent même des sortes de « maisons-terriers », dont une partie se trouve sous terre, ce qui, selon eux, résout le problème de l’isolation thermique. Celà fait bien rire les vrais villageois qui y voient un retour à la préhistoire : « les huttes d’argile c’est bon pour les paysans-esclaves ou les partisans qui veulent échapper aux fascistes ». « Au moins, rétorquent les écomilitants, si on nous les détruit, elles ne valent presque rien et on en reconstruira d’autres. » La plupart se méfient tellement du gouvernement qu’ils sont prêts à vivre dans des conditions aussi primitives pourvu qu’on les laisse en paix.

Autre problème : la nourriture. Pour « survivre à l’Apocalypse » et « assurer la santé de la progéniture », il faut faire pousser assez de produit variés et sains pour passer l’hiver. Beaucoup, biens éloignés du labeur paysan, se tournent vers la permaculture et l’agriculture naturelle prônée par l’autrichien Sepp Holzer et le japonais Masanobu Fukuoka. Le principe est de laisser interagir les plantes et cultures avec le minimum d’intervention humaine, dans leur état sauvage. Il ne faut pas labourer la terre, ni désherber, ni utiliser d’engrais ou d’insecticides chimiques. Simplement laisser faire la nature.

« Là, ce sont les tomates, et là, les pastèques... J’ai juste jeté des pépins et regarde comme ils ont poussé ! » Valéri, adepte de Krishna, nous fait visiter son « potager » de Sinegorié. Il nous guide sur son terrain embroussaillé en écartant les fougères et autres herbes folles et en découvrant ça et là des fruits et légumes. « Cultiver c’est venir deux fois par an sur le champ, pour semer et récolter. Et c’est encore mieux si c’est UNIQUEMENT pour récolter ! »

L’écovillage de Sinégorié se situe dans le kraï de Krasnodar. Fondé, à l’origine, par une secte religieuse adepte d’un mode de vie proche de la nature, loin des villes, il accueil aujourd’hui tout le monde. Orthodoxes, hindouistes, athées, pourvu que les gens « ne boivent pas », sinon n’importe quel village russe fera l’affaire.

Valéri est venu de la région glaciale de Primorié, où les pastèques ont moins de chance de pousser que dans le si fertile Krasnodar. Il ne boit pas, ne fume pas, mange végétarien, cuit son pain sans levure et souhaite par quatre fois le bonheur de chacun en se mettant à table.

Le temps de leur installation, les nouveaux habitants vivent de leurs réserves  pécuniaires. C’est après qu’apparaissent les ennuis financiers en l’absence de revenu fixe. Il n’est pas facile de se forcer au travail physique quotidien. C’est déjà la deuxième maison que Valéri construit ; la première a malencontreusement brûlé. Ses voisins, installés eux depuis 6 ans, n’ont réussi qu’à ériger la carcasse de leur logis et vivent avec leurs deux enfants dans une installation improvisée sous des bâches plastiques qui ressemblent plus à une serre. Heureusement, le climat de Krasnodar le permet. Dans le village voisin, Nikolaï et Galina de Sotchi ont mis un mois à fabriquer leur maison en briques... de paille. « On les enduit d’argile à l’extérieur et on met du placoplâtre à l’intérieur pour  conserver la chaleur et le protéger de l’humidité. » La menace principale, ce sont les rats mais, selon les propriétaires : « Il faut utiliser de la paille de riz, les souris n’en mangent  pas... »

Aujourd’hui, avoir son propre terrain est le rêve de beaucoup de Russes. Le « retour aux sources » est dans l’air du temps. Or, une question se pose : ces évadés des grandes villes pourront-ils se faire aux dures conditions de la campagne, et pourront-ils être véritablement heureux ? Ne se confronteront-ils pas à une sévère déception ? Même si c’est le cas, la témérité de ces gens prêts à sacrifier le confort citadin pour des habitats de fortune saute aux yeux. Ils manifestent leur mécontentement et essaient de changer leur vie. Et c’est sûrement au gouvernement en place de se pencher sur les raisons qui poussent une partie de la population à se retrancher dans des huttes.

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