Alcooliques s’abstenir !

Crédits photo : Anissia Boroznova

Crédits photo : Anissia Boroznova

Il ya tout juste 20, l’URSS passait à la trappe et avec lui la loi, adoptée par Gorbachev en 1985, sur la lutte contre l’alcoolisme. A l’époque, les vignes avaient été arrachées, et il ne restait dans le commerce que deux sortes de vodka, celle avec l’étiquette rouge et celle avec la verte. Les gens se bagarraient en faisant la queue pour en acheter. Certain chanceux pouvaient se permettre d’en acheter aux taxistes, qui en avaient toujours de derrière les fagots.

Dans la « nouvelle Russie », après une longue période de liberté totale en matière d’alcool, ces deux dernières années, le gouvernement à resserré les vis. Une bonne initiative, a priori, mais la situation reste compliquée.

La mesure est simple : impossible d’acheter de l’alcool supérieur à 15° après 22h. Mais les gens ne sont pas prêts à de tel changements... Je suis passé voir un ami récemment. Par terre dans le salon, une caisse de vodka. « Qu’est-ce que c’est ? ». « C’est la nouvelle loi interdisant la vente d’alcool fort après 22h. » Une question se pose : quelqu’un qui a une caisse de vodka chez lui boira-t-il moins que quelqu’un qui devra aller chercher sa bouteille au magasin ?

Mis à part une résistance acharnée de la part de la population, cette loi a contribué au développement, dans toutes les grandes villes, d’un nouveau business, oublié en Russie depuis les « folles années 90 » : la livraison nocturne d’alcool à domicile. La Russie d’aujourd’hui a rencontré l’un de ces jeunes chefs d’entreprise.

L’activité de livraison d’alcool à domicile est rentable ?

J’ai étudié différentes possibilités pour monter ma propre affaire et j’ai compris que cette activité n’exigeait à l’étape de la création qu’un petit capital de départ, un véhicule, et une bonne connaissance de la pub sur les réseaux sociaux. De plus, je trouve que les nouvelles lois russes  sur la limitation de vente d’alcool sont très contestables. Je serais étonné qu’elles aient une incidence sur la mortalité de la population ou sur les risques d’intoxication. Ces loi me paraîssent tout simplement injustes et je tiens à rétablir la justice. D’autant que les lacunes dans la législation rendent ce business pratiquement légal. Nous ne vendons pas l’alcool, nous l’offrons. Et cela permet de rester en règle. Par contre, nous vendons tout ce qui accompagne l’alcool, les jus et eaux gazeuses.

Tu ne penses pas que ce genre de service serait plus demandé dans les autres villes de Russie. La-bas, la vie s’arrête avec la tombée de la nuit, tandis qu’à Moscou, pour peu qu’on ait l’argent, on peut aller consommer dans un bar.

D’abord, quoi qu’on en dise, tous les quartiers de Moscou n’ont pas des bars à tous les coins de rue. Et puis, les prix y sont deux fois plus élevés que ce que nous proposons. Sans compter tous les inconvénients : c’est enfumé, bruyant, ça manque de place. A Moscou, avec ses 15 millions d’habitants, on est sûr de trouver des clients. Mais en province aussi cette activité commence à se développer. Presque toute les grandes villes ont déjà leur service de livraison d’alcool à domicile.

Que peux-tu dire sur tes concurrents ?


Nous n’avons qu’un seul concurrent sérieux. Un service de livraison attaché au bar (il y a eu un article sur eux dans le journal russe The Village). Tous les autres ne font pas le poids. Ou ils sont trop chers, ou ils sont illégaux, ou ils ont un service peu efficace.

Parlons plus en détails du prix de vos services...

Ce n’est pas beaucoup plus cher que d’acheter un alcool de marque dans un petit magasin près du métro. En plus, on vous le livre à domicile, en pleine nuit, avec tout ce qui va avec. Notre client est une personne aisée qui peut se permettre de dépenser de l’argent pour de l’alcool de qualité. Notre choix a tout d’abord été de ne pas vendre de marques russes, car il y a beaucoup de contrefaçons provocant des intoxications. Nous ne travaillons qu’avec des marques importées. Le prix minimal d’un produit est de 650 roubles (16 euros) pour 0,5 litres de whisky, vodka ou vermouth. Mais nous ne livrons qu’à partir de 1300 roubles (32 euros).

Ce minimum de livraison ne va-t-il pas réduire considérablement votre clientèle ?


Non, puisque nous ciblons des groupes de plusieurs personnes. Nous sommes contre l’alcoolisme solitaire. Si trois amis, qui ont déjà un certain niveau de vie, se réunissent, il peuvent facilement dépenser 500 roubles chacun (12 euros) pour se faire livrer à boire.

Et toi, est-ce que tu as déjà fait appel à ce genre de service ?


Non, je ne bois pas souvent. Mais je considère que si les gens veulent boire un verre la nuit, c’est leur droit le plus strict.

Toi tu ne bois pas, vu que tu es souvent au volant, mais tu incites tes clients à boire. Tu ne trouve pas qu’il y a quelque chose qui cloche ?


Notre société n’incite personne. Nous sommes adeptes du concept de la responsabilité sociale : nous ne livrons pas des personnes déjà ivres et ne venons à une même adresse qu’une fois par nuit. En gros, nous sommes du côté de la santé : nous allons bientôt organiser des matchs amicaux pour nos clients, (foot, basket, hockey) et des courses à pied le week-end, et plus seulement des bons de réduction sur l’alcool et des bouteilles pour les anniversaires.

Qu’est-ce que tu entends par responsabilité sociale ?


C’est la prise en compte des problèmes sociaux de notre pays et la volonté de ne pas les accentuer, agir selon le principe : « ne nuit pas à autrui ».

C’est la première fois que tu essaies de monter une affaire ?


Non, mais je ne veux pas en parler. Je garde le secret car beaucoup de mes projets en attentes sont dans l’air du temps et peuvent encore être exploités. Ces trois dernières années, j’ai eu cinq nouvelles idées de projet. Mais le problème est qu’en Russie, la dure réalité fait qu’il est extrêmement difficile d’atteindre ses objectifs sans argent ni relation.

Qu’elle est ta formation ?


J’ai fait des études d’économie. Après quoi je devais travailler comme responsable qualité en industrie. En ce moment, je suis un doctorat à la faculté de culture, et je prépare une thèse sur les différents genres musicaux. La musique, c’est ma vie, c’est pour ca que j’ai besoin d’argent. Mon partenaire fait également de la musique, bien qu’il soit diplômé en économie internationale.

Donc cette affaire, c’est pour vous permettre de vous réaliser en tant qu’artiste...

Je dois avouer qu’il est très difficile de monter sa petite entreprise en Russie, quasiment impossible. Il n’existe aucun soutien de l’Etat. Mais cette histoire autour de la vente d’alcool a fourni une opportunité à des gens qui avaient un petit capital. Il faut savoir saisir sa chance !

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