Non à un scénario libyen sur la Syrie

Crédits photo : AP

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Alors que la Russie assume en décembre 2012 la présidence du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies, son Représentant permanent auprès de l’ONU depuis 2006, Vitaly Tchourkine, explique, dans un entretien exclusif accordé à La Russie d'aujourd'hui, pourquoi son pays s'est opposé à un projet de résolution prévoyant des sanctions contre la Syrie après avoir autorisé une intervention en Libye. L’ambassadeur évoque aussi la position de la Fédération de Russie sur l’Iran, sur la Palestine et sur les projets de réforme du Conseil de sécurité.


Monsieur l'Ambassadeur, la Russie s'est abstenue sur la résolution visant à autoriser une action contre les forces du colonel Kadhafi en Libye, mais s'est opposée aux efforts déployés par le Conseil de sécurité pour mettre fin à la répression en Syrie. Comment expliquez-vous la différence entre les deux situations, et la différence de l’attitude russe à leur égard ?


- Les deux situations sont différentes. Lorsque nous avons voté la résolution 1973, Kadhafi avait fait diverses déclarations menaçantes à l'égard de la population de Benghazi. Et il y avait la possibilité réelle d'un bain de sang. Nous avions déjà fait l'expérience de sa répression des manifestations qui avaient mené à l'adoption de la résolution précédente, la 1970, environ un mois avant la 1973 où nous sommes abstenus, ce qui avait permis d'envoyer son dossier à la Cour pénale internationale. Tant qu’il s'agissait de protéger la population et des manifestants pacifiques, la Russie a envoyé un signal clair : après avoir soutenu la 1970, nous avons laissé passer la 1973, même si nous redoutions sérieusement que cette résolution conduise à un usage excessif de la force. J'ai formulé ces inquiétudes très clairement dans nos déclarations, nous y avons souligné les garanties données par nos collègues au Conseil de sécurité afin que la résolution soit utilisée pour protéger les civils uniquement et qu'à cet effet une zone d'exclusion aérienne soit mise en place.

Mais ce qui est arrivé en Libye a sérieusement influencé  ​​notre réflexion sur la Syrie et a conduit à notre veto, de concert avec la Chine, sur un projet de résolution relatif à la Syrie. C'est un problème très grave qui doit être traité avec précaution au Conseil de sécurité, parce que ce que nous voyons sur la base de l'expérience libyenne et aussi, dans un contexte différent, dans le cas des sanctions contre l'Irak, c'est que nous sommes face à un phénomène nouveau, les résolutions du Conseil de sécurité étant simplement considérées par certains pays comme « une gâchette ». Et c'est ce que nous avons vu dans le contexte de la Libye. Les membres du Conseil avaient reçu des garanties selon lesquelles la résolution 1973 ne déboucherait pas sur un changement de régime. Non pas que nous fussions préoccupés par le changement de régime. En fait, la Russie ne se posait même pas ce genre de question. Mais selon les garanties reçues, il s'agissait uniquement de ​​la protection des civils : « Nous pouvons avoir besoin de nous occuper de certaines installations anti-aériennes, mais ce ne sera en aucun cas une opération militaire de grande envergure ». Après toutes ces garanties, on nous a dit : « en fait, nous ne pourrons pas appliquer cette résolution sans un changement de régime et il nous faut donner la chasse à Kadhafi ».

Nous ne l'avons pas bien pris, parce que c'était un cas flagrant d'abus des prérogatives du Conseil de sécurité, qui portait atteinte au prestige du Conseil et compromettait sa capacité à agir efficacement à l'avenir.

Dans le contexte de la Syrie, nous avons vu un projet de résolution qui ne contenait pas de sanctions particulièrement sévères contre le pays, mais qui menait le Conseil de sécurité et la communauté internationale sur la voie d'une confrontation avec la Syrie et au sein même de la Syrie, attisant aussi la confrontation intérieure.

A quel point cette situation était-elle différente de celle qui a prévalu en Libye ? La dynamique politique était différente. En Syrie, il y a eu de vastes manifestations pacifiques dans certaines parties du pays, mais il y avait aussi des violences contre les institutions gouvernementales, et cette tendance s'est accentuée à mesure que les événements se sont précipités. La Russie a eu des discussions suivies avec les autorités et l'opposition syriennes, et elle a appelé tous les membres de la communauté internationale à pousser les Syriens au dialogue. Car à nos yeux, le dialogue est possible, et nous croyons que pour le nouer, les gens qui veulent vraiment le changement dans le pays doivent se démarquer des extrémistes violents ; la communauté internationale doit appeler tout le monde au dialogue. Nous n'acceptons pas le principe selon lequel le régime d'Assad ne peut pas changer, qu'il ne peut y avoir de progrès sous ce régime.

Moscou est-il prêt à revenir sur son opposition aux sanctions américaines et européennes contre Damas, si Bachar el-Assad continue d’ignorer les appels à l’arrêt de la répression ?


Nous pensons qu'il ne faut pas sous-estimer les mesures annoncées par les autorités syriennes en matière de réformes politiques, ni leurs déclarations faisant état d'une disposition à modifier la Constitution, notamment en mettant fin à la primauté politique du parti Baas en Syrie. Ce sont de sérieux engagements politiques, et ils doivent être menés à bien. Mais pour que cela se produise, il faut un dialogue au sein de la société syrienne. Ce fut la raison de notre veto, fondé sur notre analyse des événements. Cette analyse est quelque chose qui continue à guider notre approche de la situation dans ce pays. Nous espérons que la Ligue arabe pourra jouer un rôle significatif dans la recherche d’une solution. Nous espérons toujours, par exemple, que la Ligue arabe et les autorités syriennes seront en mesure d'élaborer une formule permettant de déployer des observateurs chargés du suivi de la situation en Syrie.


Mais en supposant que les autorités syriennes ignorent les exigences de la Ligue arabe….


Non, elles ne les ignorent pas. Elles ont répondu. Le gouvernement syrien est revenu avec certaines modifications quant à la façon dont le suivi devrait s’exercer. J'ai vu les deux textes. Il n'y avait rien en eux d'insurmontable.

Nous sommes très heureux de la conclusion d'un accord politique au Yémen après des mois de négociations. Même s'il a fallu des mois et des dizaines de projets différents, la communauté internationale a réussi à faire preuve de patience et a encouragé les deux parties à engager un dialogue, même si, au Yémen, je pense qu'il y a eu plus de sang versé au cours de ces derniers mois qu'en Syrie. Nous pensons donc qu'en général, dans de telles situations, la communauté internationale doit être cohérente dans la recherche d’un règlement politique par le dialogue, et se garder d’initiatives qui ajoutent à l’agitation intérieure.

La Russie n'est donc pas prête, à ce stade, à reconsidérer sa position.

Je ne peux pas prévoir tous les scénarios possibles. Mais si le dialogue échoue, tout d'abord, nous devons être attentifs non à la position de la Russie, mais au fait que la Syrie peut plonger dans la guerre civile. Et cela aurait des conséquences néfastes pour toute la région. Si cela devait arriver, alors il n’est pas une résolution qui nous serait du moindre secours et nous ferions face à des difficultés régionales très profondes.

De même, qu'est-ce qui pourrait altérer l'opposition de la Russie à un durcissement des sanctions contre l'Iran après le dernier rapport de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA)?

Nous continuons d'analyser le dernier rapport de l'AIEA. Toutefois, à première vue, il n'a rien ajouté aux allégations concernant l'Iran. Malheureusement, il a été mené comme un vaste exercice de relations publiques, les médias ayant commencé à le citer bien avant sa publication, et des fuites se sont produites. Ce n'est pas une bonne chose. Ainsi, dès le départ il était clair que l'intention était d'utiliser ce rapport pour obtenir une victoire psychologique et politique plutôt que dans le but de s'occuper sérieusement de la situation en Iran. Néanmoins, je pense qu'il est très encourageant de constater que suite à la publication de ce rapport, l'AIEA a réussi à adopter une résolution de son Conseil des gouverneurs, soutenue par tous les membres des Six - le groupe des six pays qui négocient avec l'Iran, y compris la Russie. La résolution appelle l'Iran à renforcer sa coopération avec l'AIEA et souligne  l'intention de la communauté internationale de poursuivre les négociations avec Téhéran. La Russie a été extrêmement créative dans sa recherche des moyens de relancer le dialogue entre les Six et l'Iran, et de rapprocher les positions.

Nous avons avancé une démarche progressive visant à rapprocher les deux parties, ce qui a été accueilli favorablement par les Iraniens, et a également été bien reçu par nos partenaires des Six avec lesquels nous avons avions évoqué cette proposition avant de la présenter aux Iraniens. Cela a été une autre raison de notre mécontentement quand nous avons vu le rapport sur ​​les activités nucléaires iraniennes. Nous pensions que nous étions sur le point d’aboutir à une évolution positive des rapports entre les Six et l'Iran. Pour autant, nous ne pensons pas que tout soit perdu. Nous estimons qu'il est encore temps [de relancer l’intiative diplomatique : NDLR] et nous allons poursuivre nos efforts en ce sens.

Maintenant, s’agissant de la possibilité de nouvelles sanctions contre l'Iran au Conseil de sécurité, la réponse est non. Il y a deux raisons, en ce qui concerne la Russie. La première, c’est que nous sommes un pays de principes. Dès le départ, à propos des diverses résolutions contre l'Iran, nous avons affirmé que les sanctions devaient être centrées sur son programme nucléaire et son programme de missiles. Les sanctions ne devraient pas affecter l'aspect économique et social de la situation en Iran. En fait, si vous regardez les quatre résolutions de sanctions adoptées, cette limitation a déjà été violée. Nous sommes passés à des domaines qui peuvent être considérés comme économiques au détriment des programmes nucléaires et balistiques proprement dits. Donc, en ce sens, nous ne voyons rien à ajouter aux sanctions qui ont déjà été adoptées, parce que cela reviendrait à entrer directement dans la sphère économique et sociale.

Et puis il y a une autre raison. Ici nous revenons à l'utilisation des résolutions du Conseil comme une simple « gâchette ». Ce que nous avons vu dans le cas de l'Iran, c’est que les résolutions adoptées ont été utilisése par les États-Unis et l'Union européenne pour imposer des sanctions unilatérales, certaines de ces sanctions ayant même une dimension extraterritoriale car elles cherchent à limiter l’interaction des autres pays avec l'Iran. Par principe, nous pensons que ce n'est pas correct. Si nous sommes d'accord pour travailler ensemble et que nous approuvons certaines sanctions, nous devrions nous y tenir. Et puis il est erroné d'utiliser les sanctions approuvées comme un prétexte politique afin de prendre d'autres mesures excessives. Donc, on nous demande d’adopter au Conseil de sécurité de nouvelles mesures qui, pour l'essentiel, calquent celles prises par les Etats-Unis et l'Union européenne de manière unilatérale : cela revient tout simplement à nous demander d'entériner des choses qu'ils ont déjà mises en œuvre en sortant du cadre des résolutions du Conseil de sécurité.

Mais la Fédération de Russie n’est-elle pas préoccupée par le risque que représente un Iran nucléaire ?

C'est ce qui nous a poussés à travailler avec les Six et la communauté internationale. Bien sûr, la perspective d'un Iran détenteur d'armes nucléaires porterait un coup très sévère à la non-prolifération, et susciterait d'importantes tensions régionales. C'est quelque chose que nous essayons d'éviter, mais nous croyons que la seule façon d’y parvenir passe par l'engagement diplomatique et la recherche de solutions politiques.

Comment la Russie envisage-t-elle la suite de la demande d'adhésion de l'Autorité palestinienne à l'Organisation des Nations unies ?

L'Union soviétique a reconnu la Palestine en 1988, les Palestiniens ont leur ambassade à Moscou. La reconnaissance d'un Etat palestinien ne nous pose aucun problème. Je dois dire que la situation est intéressante car après la demande d’adhésion, de nombreuses personnes soupçonnaient que le dossier se transformerait en une question très acrimonieuse au sein du Conseil de sécurité. En fait, même si les positions de fond des pays étaient très différentes en ce qui concerne la façon d’aborder le problème, les opinions des membres du Conseil de sécurité étaient étonnamment harmonieuses. Et je pense que notre attitude était partagée par tout le monde : les Palestiniens sont au volant. S'ils veulent un vote, nous voterons. Comme vous le savez, il y a un Comité des admissions. Il a émis un rapport, qui dit simplement que les différents pays ont des opinions divergentes sur le bien-fondé ou non de la demande d'adhésion de la Palestine. Nous avons ainsi achevé les travaux préparatoires.

Désormais, la question, c’est de savoir si les Palestiniens maintiennent leur intention de passer par un vote au Conseil de sécurité [les Etats-Unis ont annoncé qu’ils useraient de leur veto, ce qui conduira les Palestiniens à se rabattre sur le vote d’une résolution (symbolique car non contraignante) de l’Assemblée générale : NDLR]. Pour que le vote ait lieu, quelqu'un doit élaborer un projet de résolution portant sur la demande d’adhésion. C’est  la Ligue arabe qui devrait présenter ce projet, indirectement car la Ligue n'est pas membre du Conseil de sécurité, donc par l’intermédiaire d’un de ses pays membres siégeant actuellement au Conseil, c’est-à-dire le Liban. On peut imaginer que la délégation libanaise mettrait le projet sur la table, peut-être avec d'autres pays en tant que co-parrains de la résolution, et qu'ensuite le Conseil de sécurité se prononcerait. Désormais, nous attendons ces deux signaux : les Palestiniens doivent nous dire quand ils veulent un vote, et les Libanais, qui de manière informelle représentent la Ligue arabe, doivent produire un projet de résolution. Jusqu'à présent, ce n'est pas arrivé et je ne peux pas prédire quand cela se produira. Quelle que soit la voie choisie par les Palestiniens, nous les suivrons. Encore une fois, ils sont au volant.

Que pense la Russie de l'élargissement proposé du Conseil de sécurité de l'ONU ?

Nous pensons qu'il doit se faire, mais d'une manière qui permette de renforcer le Conseil de sécurité et les Nations unies. La pire chose qui puisse arriver serait une mauvaise décision qui diviserait l'Organisation. Nous nous apprêtons à lancer le septième round de négociations intergouvernementales sur la réforme du Conseil. Jusqu'à présent, les divergences étaient assez importantes entre les grands groupes prônant diverses formules. Notre préoccupation est d'arriver à une formule à laquelle une grande majorité des membres du Conseil de sécurité puisse se rallier, et dans ce cadre, une sorte de compromis est possible. Malheureusement, la volonté politique des acteurs majeurs pour parvenir à ce compromis n'est peut être encore là. Je crois personnellement qu'il ya un facteur supplémentaire ces jours-ci : trop de bouleversements dans le monde. Pour une réforme, je pense que vous avez besoin que les choses soient un peu plus claires que ce qu'on observe actuellement dans la vie internationale.

Dans le même temps, le Conseil de sécurité serait être plus efficace s'il était plus représentatif. Quelle est la position de la Russie sur les nouveaux membres permanents qui pourraient être admis ?

Il y a de des candidatures très solides. Le problème est qu'il y a aussi un certain nombre de membres très influents de la communauté internationale qui ne soutiennent pas la formule prévoyant de nouveaux membres permanents. Nous devons voir à l'avance l'ensemble du tableau. Nous devons savoir qui seront ces nouveaux membres permanents, comment ils vont être choisis. C'est donc beaucoup plus compliqué qu'on ne pourrait le croire à première vue.
Si la communauté internationale se rallie à une formule prévoyant de nouveaux membres permanents, certains pays ont un très bon dossier, comme nos partenaires du groupe BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) : l'Inde et le Brésil, auxquels s’ajoute l'Afrique du Sud. Mais l'un des problèmes est qu'il y en a d'autres qui veulent devenir membres permanents !

Une autre question majeure n'a pas encore été réglée : peut-on simplement désigner les nouveaux membres permanents ou seront-ils soumis à une élection ? S'il y a une élection, le résultat pourrait réserver des surprises à certains candidats à l'adhésion.

Quant à la position de la Russie, j’y vois trois points majeurs. Premièrement, il doit y avoir une formule qui bénéficie du soutien de plus de deux tiers des pays membres de l'ONU. Selon la Charte de l'Organisation, seuls les deux tiers sont nécessaires pour l’amender. Mais nous pensons qu'une solution où la formule proposée ne serait soutenue que par les deux tiers des pays membres, un tiers s’en tenant à l'écart, serait une mauvaise option. Deuxièmement, les prérogatives des cinq membres permanents actuels doivent rester intactes. Il peut y avoir d'autres membres permanents, mais les membres actuels doivent y rester avec leur droit de veto. Troisièmement, le « nouveau » Conseil de sécurité doit être un organe relativement compact. Vous connaissez la formule : « une petite vingtaine ». Même avec quinze membres, il est très difficile de travailler sur des documents menant à des positions communes. Je pense que nous avons fait de très gros progrès dans les consultations du Conseil de sécurité, en limitant la durée des discours, pour que les séances ne se résument pas à un échange de discours, mais permettent une vraie discussion entre les membres. Mais si vous allez au-delà de vingt membres, cela va devenir problématique. Donc, si l'ONU veut que le Conseil de sécurité soit efficace, et je crois que c'est le cas, il faut être très prudent et conserver un nombre de membres relativement limité.

Propos recueillis par Jean-Louis Turlin


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