Piotr Mamonov - rebelle avec cause

Acteur et musicien Piotr Mamonov. Crédits photo : ITAR-TASS

Acteur et musicien Piotr Mamonov. Crédits photo : ITAR-TASS

Figure emblématique de la Russie, l’acteur et musicien Piotr Mamonov a débuté sa carrière artistique dans la contre-culture et l’avant-gardisme le plus total, pour finalement trouver refuge dans la religion orthodoxe. Un parcours original, qui ne l’a cependant pas détourné de sa première passion, l’art. La Russie d’Aujourd’hui a voulu en savoir plus sur le cheminement de ce grand artiste.

Un ciel couvert d’étoiles, dans le sud de la Russie. Sur le banc, recourbé, un homme âgé est assis. Il porte une simple veste couleur terre et des bottines. Maigre, le crâne dégarni, presque dépourvu de dents de devant. Il a un air à la fois de Steeve Jobs et du tsar Ivan le Terrible. « Le monde est comme un organisme humain : si une cellule malade, c’est tout le corps qui souffre. J’ai mal aux dents, et je crie de toute mon âme ‘Oh’. C’est pareil ».

Oui, il s’agit bien de Piotr Mamonov, jadis figure emblématique du groupe underground des années 80 Zvuki Mu. Le producteur du groupe, Brian Ino, fait souvent cette remarque à propos de Mamonov: « De ma vie, je n’ai jamais rien vu de tel. Nous garderons cet artiste pour toujours ». Pour les critiques, c’est avec les concerts de Mamonov que le punk russe a grandi. Quant au théâtre, il a su créer, grâce à une plastique magique et un tempérament fougueux, un nouveau genre, un one-man show de l’absurde, faisant salle comble à chaque représentation. 

La pureté et l’innocence

Cette vie tumultueuse fait désormais partie du passé. Aujourd’hui, il sort rarement de son village isolé de la région de Moscou, où il vit depuis déjà 15 ans avec sa femme. Une vie paisible, campagnarde, propice à la réflexion. Piotr Mamonov s’est profondément tourné vers la religion orthodoxe, et son contact avec le monde extérieur est rare. « A mes 45 ans, je me suis retrouvé face à une impasse, j’ai commencé à me poser des questions existentielles: que faisons-nous sur cette terre ? Et Dieu est venu à moi, j’ai eu la foi. Et j’ai compris pourquoi j’étais sur terre », raconte-il avec sérieux. 

Le public ne l’a pas oublié. Lors de ses rares apparitions en concert, à Moscou, les spectateurs sautent jusqu’aux lustres et aux projecteurs. Et ce ne sont pas seulement les fans de sa musique qui se déplacent pour le voir, mais tout un public amateur de cinéma. Mamonov est aujourd’hui plus connu en Russie en tant qu’acteur, pratiquant orthodoxe, qui dit haut et fort ce qu’il pense. En 2006, lorsqu’il reçoit le prix russe du meilleur rôle dans le film L’île, dans lequel il joue un moine ermite au comportement plutôt étrange, Mamonov se présente à la cérémonie, négligemment vêtu d’un jean et d’une simple veste en tricot, des baskets aux pieds. Paisible, il s’est avancé sur l’estrade et, en bégayant légèrement, s’est adressé à ce beau monde rassemblé dans la salle, leur reprochant de ne pas se soucier des vrais problèmes, spirituels, qui touchent la Russie. « Est-ce à Poutine de résoudre tout cela ? Poutine est fragile, il est un agent des renseignements, que peut-il faire ? C’est à nous de faire quelque chose », avait-il déclaré.

« Toutes ces chansons, ces films, seront un jour oubliés »

Piotr Mamonov est né en 1951, à Moscou, dans une famille de traducteurs et d’ingénieurs. Dans le milieu des années 60, c’est en pleine beatlemania que naît le groupe Zvuki Mu. Il devient très vite un des groupes hippies phares de Moscou, jouissant d’une grande popularité dans les clubs et soirées de la ville. Mamonov vit la scène, se meut comme un chimpanzé, parfois comme un reptile géant, se tortillant, se roulant comme un épileptique. Une nouvelle « danse » que ses fans ont appelé « l’hallucination folklorique russe ».

Piotr Mamonov mène une vie d'hérmite à la campagne. ( PHOTO : KMO )

Dans les années 80, au moment où la popularité du groupe bat son plein, il avoue ne tenir que grâce à deux seules choses : « les femmes et l'alcool ». A l’époque, rarement sobre, il se battait souvent, et se réveillait quasi-quotidiennement en salle de réanimation. Après la sortie en 1989 de son album Zvuki MU enregistré à Londres, le groupe entreprend une tournée au Etats-Unis et en Europe. Puis Mamonov se renferme brusquement sur lui-même et se sépare du groupe, qui prend fin. En 1988, c’est le cinéma qui le ramène à la célébrité. Il joue le rôle d’un vendeur de drogue paranoïaque dans un film soviétique culte, Igla (la Seringue). C’est le film Taxi-Blues, en 1990, qui lui offre une renommée internationale. Le film reçoit le prix du meilleur réalisateur au Festival de Cannes. Avec ce même réalisateur, il obtient des rôles dans deux autres films sur le thème du christianisme, réalisés dans les années 2000, L’île et Tsar. Tous deux sont récompensés à des festivals de cinéma russes et étrangers. Dernièrement, il a joué dans l’un des films russes les plus remarqués Chapiteau-show. Outre la musique et le cinéma, Piotr Mamonov s’est également lancé dans la traduction professionnelle de littérature anglaise et norvégienne, et il est même le créateur de nouveaux aphorismes chrétiens.

De tout cela, il en parle avec humour et simplicité: « Tiens, je viens d’acheter un disque du chanteur Solomon Burke, un noir des Etats-Unis, de la période Soul. 21 enfants, 79 petits-enfants, 17 petits-petits-enfants. Sa famille compte trois cent personnes ! Alors, lui, il a vécu ! Et toutes ces chansons, ces films, ils seront oubliés ».

« De mon coin paumé, je crie :

« Défense d’entrer, n’approchez pas ! »

Au cours de notre conversation, sur ce banc, il m’explique qu’il utilise sa popularité pour aider les gens à se rapprocher de leur foi. « Je suis déjà âgé, j’ai 60 ans, j’ai vécu mon temps, je vais bientôt mourir », dit-il. « Nous sommes tous des enfants d’Adam, et comment ne pas expliquer à mes frères ce que j’ai compris de cette vie ? J’ai compris des choses simples et connues de tous : que l’homme est fier, et que la fierté trouble l’esprit, et en fin de compte, que les gens cessent de s'écouter les uns les autres. Que l’homme est un créateur. Et que ce qu’il créera dépendra de lui, selon s’il est bon ou mauvais. Le choix est entre ses mains.

Photo du film L'île de Pavel Lounguine

Tout est dit calmement, un soupçon de lassitude dans la voix, sans arrogance ni narcissisme. Et lorsqu’un homme parle ainsi, simplement, de choses évidentes, c’est parce que toute sa vie a été un combat contre lui-même. Mamonov veut sans cesse devenir meilleur. Et il se perd dans cette lutte. « De mon coin paumé, je crie: « Défense d’entrer, n’approchez pas !" », murmure-t-il. «Je ne cherche pas à déplacer des montagnes. Je reste là, dans mon coin paumé, et je dis « hors d’ici ». Voilà ce que j’essaie de faire ». Après un temps de réflexion, il ajoute: « Nous empruntons tous des chemins détournés. Je suis un bon exemple d’homme qui emprunte de nombreux détours ».

L’Europe : Sodome et Gomorrhe

Notre conversation glisse sans embûches du sermon religieux à la confession. Les expressions patriarcales se mêlant à l’argot. « Si on ne reconnaît les lois de Dieu, la société se délite. Regardez, l’Europe chrétienne, qu’est-elle devenue ? De nombreux monuments, mais aucune croyance, des églises vides. Cette même Basilique Saint-Pierre à Rome, dans quel but a-t-elle été construite ? Elle était remplie de croyants. Maintenant, le confort a remplacé toutes les aspirations spirituelles. Les familles se décomposent, nous ne faisons plus d’enfants. L’Europe est devenue une société de vieux, et nous y allons tout droit ». Mamonov réfute toute contestation. « J’aime la France, et l’Angleterre, et nous avons grandi avec cette musique, cette culture, toute notre vie. Et ces peuples sont nos frères. Mais n’importe quel Anglais, Belge ou Suisse sain d’esprit pourra vous dire, s’il n’est pas détourné par toutes ces femmes, tout cela se dirige vers Sodome et Gomorrhe».

Photo du film Tsar de Pavel Lounguine

Toute l’éthique de Mamonov est construite sur la croyance religieuse. Une croyance indestructible. Et peut-être est-ce pour cela que ses paroles prennent une place si importante pour beaucoup de Russes : en venant parler à l’artiste, on vient aussi recevoir une bénédiction. A Gelendjik, où il a rencontré son public tout dernièrement, un prêtre l’écoutait, comme s’il faisait office de diapason de la foi orthodoxe.

Le célèbre écrivain russe Boris Akounine remarquait un jour que les Russes « vivent une ère de mutations du caractère national ».  Selon lui, « l’idée russe nationale », c’est viser haut, ne pas rester petit, avoir de la compassion envers les faibles et les humiliés, et nr pas vivre seulement une vie matérielle ». Un écho à la vie de Mamonov. Résonne en lui un énorme sentiment de liberté, d’autodestruction et de talent. A la question, pourquoi le croit-on, il répond que « dans toutes mes démarches, j’ai toujours été sincère et honnête, y compris dans mes péchés et mes erreurs ». Peut-être est-ce l’idée la plus requise, aujourd’hui, en Russie.

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