L’ex-URSS se vaccine contre le Printemps arabe

Crédits photo : RIA Novosti

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Les événements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord poussent la Russie à réformer l'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC). Cette structure a été créée au début des années quatre-vingt dix en tant qu’analogue et contrepoids à l'OTAN dans l’espace postsoviétique. Toutefois, la conception de l'organisation reste jusqu'à présent assez floue.

La première version du Traité de sécurité collective a été signée en 1992. Mais l’analogue postsoviétique de l'OTAN pourrait fêter son anniversaire après avoir subi des changements conséquents. Les experts notent qu’actuellement, pas un seul pays membre de l’organisation n’est entièrement satisfait du modèle de fonctionnement de l'organisation.

À ce jour, l'OTSC regroupe sept pays :

l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan. Les effectifs totaux des Forces collectives de réaction rapide de l'OTSC s'élèvent à près de 20 000 hommes. Selon la charte de l'organisation, l'OTSC peut utiliser la Force pour repousser une agression militaire directe, lors d'opérations antiterroristes, ou afin de combattre le trafic de drogue et le crime organisé. Du 21 au 26 septembre, les forces de l'OTSC ont mené des exercices stratégiques à grande échelle mobilisant des véhicules blindés, des avions et des navires de guerre. Commentant le thème des exercices, le général russe Nikolaï Makarov, chef d'état-major de l'armée russe, a déclaré que les forces de l'OTSC mettaient au point les actions à réaliser en cas de crise similaire aux événements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

La question de la réforme de l'OTSC a été évoquée lors de chaque sommet des leaders de l'OTSC, mais c'est l'année dernière, suite à la révolution au Kirghizstan, que l’intensité des discussions a grimpé en flèche. La principale question consistait à savoir si l'organisation devait dans de tels cas se mobiliser pour défendre le régime existant et intervenir directement dans le conflit. Selon la version actuelle du Traité, l'OTSC est dénuée de tels pouvoirs, son principal objectif étant la protection commune des Etats membres contre les menaces extérieures et le terrorisme international.

Des discussions actives se sont poursuivies pendant plusieurs mois, jusqu’à ce qu’une accalmie temporaire intervienne. La nécessité d'une réforme de l’OTSC a été rappelée à la mémoire des sept dirigeants postsoviétiques à l’apogée du Printemps arabe. Lors du sommet d'août de l'organisation, le président biélorusse Alexandre Loukachenko a confirmé devant les journalistes que la plupart du temps, les dirigeants avaient évoqué la façon dont l'OTSC pouvait aider à éviter l'expérience malheureuse de leurs collègues de Tunisie, d'Egypte et de Libye. Le Biélorussie préside actuellement l'OTSC, mais le véritable dirigeant de la structure a toujours été la Russie. Il n'est donc pas surprenant que Moscou ait proposé un projet concret de réforme de l’organisation.

La réforme de l'Organisation du Traité de sécurité collective fait l’objet d’un rapport de 66 pages de l'Institut de développement contemporain (INSOR). Le chef du conseil de tutelle de l'Institut est le président russe Dmitri Medvedev, et le projet de modernisation de l'OTSC est loin d’être le premier document que l’organisation soumet au Kremlin.

  Nous serons prêts à toute éventualité. La Russie comprend qu'elle ne doit pas uniquement assurer sa sécurité, mais aussi projeter sa propre sécurité sur les pays d'Asie centrale. Car c'est dans des contrées aussi éloignées que nous devrons arrêter les islamistes radicaux, afin qu'ils n'arrivent pas chez nous pour commettre de nouveaux outrages. Je pense que ce sera le « moment de vérité » pour l'Organisation du Traité de sécurité collective .

Dmitri Rogozine, représentant de la Russie auprès de l'OTAN, sur le retrait des troupes américaines d'Afghanistan


Les propositions de l’INSOR se résument en trois points clés. Tout d'abord, celles-ci prévoient de réformer le système de prise de décision de l'OTSC. Jusqu'à présent, l'organisme tranche toutes les questions par consensus, l'INSOR suggérant de fixer dans la charte le principe de prise de décision à la majorité simple. Comme l’a déclaré au journal Kommersant le chef de l'Institut, Igor Iourguens, « personne n’a besoin de l’OTSC sous forme de club où l’on cause. Cette compréhension existe en Russie, elle grandit chez nos partenaires. Aussi avons-nous besoin d'un nouveau système de prise de décision ».

Deuxièmement, l'INSOR propose de transformer radicalement le modèle des relations entre l’OTSC et l'OTAN. Initialement, la structure avait été créée comme un contrepoids à l'OTAN. Désormais, l'OTSC doit se fondre dans le programme de « redémarrage » des relations avec l'Occident. « Une tâche importante est de fournir une compatibilité opérationnelle au moins partielle entre les contingents de l’OTSC et les forces de réactions rapide de l’Alliance », stipule le rapport de l’INSOR.


Enfin, le troisième défi auquel fait face l'Organisation du Traité de sécurité collective est de devenir la principale force de paix en Asie centrale et dans les régions adjacentes. Le rapport de l'INSOR souligne que l'OTSC « doit exercer les fonctions de surveillance et d'alerte précoce des conflits qui menacent la sécurité des Etats membres », notamment « en tenant compte des « révolutions de couleur » dans l'espace postsoviétique, des événements en Afrique du Nord et au Moyen Orient, et du regain probable d'activité des extrémistes pendant le retrait des troupes de la coalition d'Afghanistan ».

Les experts notent que les événements au Moyen-Orient ont constitué le principal moteur de la réforme de l'OTSC. D’ailleurs, les dirigeants de l’organisation sont loin d’être de simples observateurs extérieurs. La moitié des chefs d'Etats de la structure se distinguent par un long séjour au pouvoir, ce qui les rapproche du président Ben Ali en fuite, d'Hosni Moubarak actuellement jugé, et du colonel Kadhafi terré dans un bunker pour fuir les bombes de l'OTAN. (Noursoultan Nazarbaïev, le président kazakh, est président depuis 20 ans et Emomali Rahmon dirige le Tadjikistan depuis 17 ans, soit autant que la période passée par Alexandre Loukachenko aux commandes de la Biélorussie). Le parallèle est assez éloquent pour forcer les leaders des anciennes républiques soviétiques à la réflexion, souligne une source de Kommersant dans les cercles diplomatiques. « Par le passé, certains pays percevaient l’appartenance à l'organisation presque comme un fardeau,  les événements en Afrique les ont largement dégrisés », déclare l’interlocuteur du journal.

Moscou y trouve peut-être aussi son intérêt, estime le chroniqueur du journal Moskovski Komsomolets Mikhaïl Rostovski. Selon lui, la réforme de l'Organisation du Traité de sécurité collective permettra de renforcer l'influence de Moscou en Ouzbékistan, au Tadjikistan et dans les autres républiques d'Asie centrale. Les dirigeants de ces pays ont toujours été intéressés par le maintien et le renforcement de leur propre pouvoir. Si Moscou leur fournit des outils pour le protéger, les dirigeants locaux seront plus étroitement liés à la Russie, estime M. Rostovski.

Le rédacteur en chef du journal Russia in Global Affairs Fiodor Loukianov n’est pas convaincu du réalisme de cette hypothèse. « Si les forces collectives de réaction rapide de l’OTSC obtiennent la possibilité d'intervenir dans les conflits internes, l'Organisation deviendra l'analogue du Conseil des Etats du Golfe mené par l'Arabie saoudite, qui a joué le rôle de principal extincteur des incendies révolutionnaires. Mais c’est une arme à double tranchant, de nombreux pays d’Asie centrale ainsi que la Biélorussie étant peu susceptibles de vouloir donner à la Russie une occasion de s'immiscer dans leurs affaires intérieures ».

Au sein de l’OTSC, les réactions sont prudentes quand on évoque les réformes en gestation. Selon le secrétaire général de l’Organisation Nikolaï Bordiouja, « personne n’évoque une réforme en profondeur de l'OTSC ». D'après lui, il s’agit de corriger légèrement les documents, ce qui se résumera à « une ou deux phrases ».

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