Se consumer de mots

Crédits photo : service de presse

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On dit en Russie que l’on peut tomber malade de Tsvetaïeva, devenir délirant et ne penser la réalité qu’à travers son regard grave et soudain radieux.

Cette maladie mystérieuse a traversé les frontières pour venir toucher la metteure en scène Berengère Jannelle et l’actrice Natacha Régnier.  Jusqu’au 15 octobre, toutes deux défendent l’auteur et sa poésie au Théâtre de la Ville, à Paris, dans un spectacle délicat que certains ressentent comme un véritable choc. Pour ces derniers, Vivre dans le feu deviendra un jalon incandescent. D’autres passeront à côté, comme si leur radio intérieure était, à ce moment-là, réglée sur une autre onde.

De plus en plus connue en France, Marina Tsvetaïeva est considérée en Russie comme l’un des plus grands poètes de la première partie du XXe siècle, aux côtés d’Anna Akhmatova, Boris Pasternak et Ossip Mandelstam. Mais les trésors de la poésie russe restent le plus souvent inaccessibles au grand public, dissimulés dans leur version française par le voile du vers libre où la rime n’a pas sa place. L’accès à l’œuvre fulgurante de Marina Tsvetaïeva est plus aisé car elle a aussi composé en prose, brillamment et, parfois, directement en français.

Un destin hors normes


Née en 1892, Marina Tsvetaïeva a traversé une révolution, deux guerres, l’exil  et la misère ; a eu des amours (des hommes, des femmes – non, dirait-t-elle, des êtres !), un mari (fusillé en 1941) et trois enfants (l’une morte de faim dans un pensionnat, l’autre tombé au front russo-allemand, la troisième déportée au Goulag puis réhabilitée). Seule, en évacuation dans une bourgade perdue dans le Tatarstan, Marina Tsvetaïeva s’est suicidée en 1941. Tel est son abécédaire biographique : des noms, des dates, des croix. Mais combien de passions, combien de douleurs séparent chaque repère du suivant. Cette vie dans le feu semble crépiter sur les planches.

Bérengère Jannelle signe avec Vivre dans le feu une mise en scène éclatante, portée par Natacha Régnier mûrie par ce rôle à l’opposé de la nature solaire que l’on connaît d’elle. A partir d’une simple table envahie par des piles de manuscrits, Bérengère Jannelle recrée l’univers de la poétesse dans un espace de plus en plus chaotique qui explose dans une scène finale poétique et fantasque. A l’heure où les metteurs-en-scène raffolent de personnages féminins hystériques et névrosés, le trio Tsvetaïeva-Jannelle-Régnier montre un portrait bien plus profond et mesuré de cette éternelle révoltée, poète, femme et mère.

En créant son spectacle il y a un an, Berengère Jannelle n’avait peut-être pas la connaissance des textes contenus dans le Carnet rouge de Marina Tsvetaïeva qui vient de paraître aux éditions des Syrtes. Ce carnet, le seul que Marina n’ait pas amené en Russie lors de son retour de l’exil en 1939, l’aurait sans doute passionnée, car il s’agit là d’un véritable laboratoire d’écriture. Or, c’est bien le travail poétique qui captive Bérengère Jannelle, et son spectacle s’attache à l’univers de Tsvetaïeva bien plus qu’à sa biographie. Le Carnet rouge – rouge comme le feu – passe du quotidien au tragique, de l’histoire de la poésie russe à l’impossibilité, pour un couple de femmes, d’avoir un enfant, d’un conte russe à une lettre jamais envoyée à Babel…  et se consume de mots, retrouvant alors le destin de celle qui les a tracés.

« Je ne vis pas pour écrire des vers, j’écris des vers pour vivre. Je n’écris pas parce que je sais, mais pour savoir – tant que je n’écris pas à propos d’une chose,  que je ne la regarde pas, elle n’existe pas. Mon moyen de connaissance : l’énonciation. La connaissance immédiate jaillit de sous la plume. » Cette connaissance du monde, on la découvre laborieuse. Lisant d’abord la version finale d’un texte, on jette un coup d’œil, par curiosité, à la fin du livre où le Carnet rouge est reproduit en facsimilé. Quel travail de moine ! Les mots se succèdent en litanie de listes infinies, sans cesse combinés, ajoutés, barrés puis retrouvés : « s’impose – se récuse – s’accuse – s’oppose – s’annonce – se reprend – recule – adjure – supplie – invoque – avertit – persiste – conjure, conjure, conjure… ». Pour une phrase qu’elle coupera finalement, Marina aligne des dizaines de variations, des changements infimes, dans un acharnement qui ne faiblit pas tant qu’elle ne sent pas le mot juste. « Et voilà que la dormeuse, sans lever les cils [les grands cils] par-dessus ses grosses [non, les] larmes, - [non non non  - sans lever les cils par-dessus les larmes… ou alors] les yeux toujours [non, encore] baissés [encore] sur de grosses larmes… ».

Tsvetaïeva aux prises avec le diable de la création : un vértable reality show pour qui aime la prose ! Et quel terrain de jeu pour un futur metteur en scène qui aurait le désir, comme Bérengère Jannelle, de « jouer avec l’âme de Marina Tsvetaïeva ».

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