Poutine-Medvedev : opération à haut risque

Caricature de Serguei Elkine

Caricature de Serguei Elkine

L'échange de postes prévu entre Poutine et Medvedev, survenu lors du Congrès de Russie unie, a constitué une opération chirurgicale ayant déclenché beaucoup de passions au Kremlin et dans la société russe. Et l’interview accordée jeudi aux principales chaînes de télévision par le Président Medvedev a joué un rôle de tranquillisant post-opératoire.

Le président a confirmé son engagement en faveur des valeurs démocratiques universelles et a aussi assuré que l'accord passé avec l'ancien président Poutine n'était pas humiliant pour le peuple. Medvedev a précisé qu'ils avaient convenu de troquer leurs postes, mais que tout pourrait évoluer si l'humeur du public changeait. Au fond, M. Medvedev a tenté de rendre l'opération plus démocratique qu'elle ne le paraissait au congrès de Russie unie.

Je cite l'interview de M. Medvedev : « Les décisions du Congrès de Russie unie, ses thèses, ne sont que des recommandations. Les recommandations d'un parti politique pour soutenir deux personnes lors des élections, rien de plus. Le choix revient au peuple. Tout leader politique peut échouer lors des élections ». Lors de son interview, M. Medvedev a été fidèle à son principe habituel consistant à éviter les extrêmes, s’efforçant de tracer une ligne médiane entre les extrêmes droite et gauche de l’échiquier politique.

M. Medvedev poursuivait essentiellement deux objectifs. Le premier était d’assurer qu'aucun des désaccords l’opposant à M. Poutine ne mettrait en danger l’Etat russe. Il était très important pour lui de le faire, car depuis plusieurs années l'opposition libérale et certains milieux étrangers nourrissaient l’espoir qu’une scission entre Poutine et Medvedev serait aussi dévastatrice que les scissions au sein du Politburo de Gorbatchev. Cela ne s’est pas produit.

Dans son interview, M. Medvedev a indiqué que cette pratique – deux hommes qui travaillent pour le bien d'une organisation politique – n'était pas propre à la Russie. Il a établi des parallèles avec Hillary Clinton et Barack Obama. Ces parallèles peuvent paraître faux en surface parce qu'il existait une véritable concurrence entre les deux démocrates américains Mais au fond, Medvedev a raison. Les élites occidentales, bien que différentes, sont fortement unies dans les questions de principe, pour savoir qui détiendra le pouvoir et qui contrôlera l'argent. Dans ce cas, la Russie n'est pas très différente des autres pays civilisés.

Le deuxième objectif de l’interview était de mobiliser l'électorat, pour dire aux gens que « rien n'a encore été décidé ». Ceci est un objectif beaucoup plus difficile à atteindre que le premier. Le problème est que la Russie est encore loin d'une démocratie multipartite pleinement fonctionnelle, ce que M. Medvedev a lui-même reconnu à maintes reprises. Tout comme M. Poutine, d’ailleurs.

Dans les pays civilisés, la démocratie est perçue comme une imprévisibilité limitée, ce qui signifie que le parti perdant le pouvoir est toujours sûr qu’il ne devra pas faire face à des répressions en cédant le pouvoir et qu’il n'y aura pas de redistribution de la propriété privée. En Russie, le système politique n'est pas encore stable précisément parce que la Russie a traversé certains bouleversements dans les années 1980 et 1990, lors desquels la propriété privée a effectivement changé de mains.

En Russie, la stabilité politique est essentielle pour l'activité économique de la société. Comme il n'existe aucune garantie que la propriété privée ne sera pas redistribuée, l'élite russe cherche à contrôler le pouvoir politique en évitant de le partager avec les nouveaux venus.

Dans l’ensemble, je dirais que l’interview du président a été réaliste. Le président n'est pas un nouveau Mahatma Gandhi ou un Martin Luther King Jr. C’est un homme politique moderne, je dirais dans la moyenne, qui cherche à atteindre son but au sein de ses compétences et des opportunités qui lui ont été données par l'histoire. En ce sens, M. Medvedev a fait son travail.

En 2008, lorsque M. Medvedev est arrivé au pouvoir, il a mis fin à une certaine recrudescence nationaliste qui était évidente en Russie à l'époque. En 2009, il a lancé un programme promouvant la compétition à l'intérieur du système politique. Il n'a jamais réussi à le mener à terme, mais il a essayé, et je pense que l'histoire l’appréciera.

Nous pouvons déjà tirer quelques conclusions sur sa carrière en tant que président car cette dernière est entrée dans sa phase finale. Medvedev a fait ce qu'il pouvait. Nous ne pouvons pas lui reprocher de ne pas avoir fait ce qu'il n'était pas en mesure de faire.

Dmitri Babitch est un commentateur politique de RIA Novosti.

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