Limonov, enchanté d’être le voyou de la rentrée littéraire

Cinq cents pages sur un inconnu et grand focus sur l’histoire russe : comment Emmanuel Carrère s’y est-il donc pris pour attirer les lecteurs français vers la vie d’un écrivain dont ils ignoraient encore l’existence à la fin du mois d’août ?

Stupéfaction chez les lecteurs russes de Limonov : à quoi bon écrire la biographie de ce dernier quand, depuis trente ans, ses propres livres ne font déjà que raconter sa vie ? Mais ce qui pour les russes n’est qu’une biographie représente, pour les français, la saga d’un aventurier si extravagant, qu’à la fin, peu importe s’il existe vraiment : Limonov s’appellerait Le Rouge et le Noir et les Français n’y verraient que du feu avec ce Julien Sorel « parachuté dans la jungle avec sa bite et son couteau » comme le décrit Carrère.

Limonov lui-même acquiesce :   « Il n’y a pas si longtemps, il y a eu, en France, quelques écrivains de mon type : Albert Camus ou même Genet. Je suis donc un type facilement identifiable pour les français, « l’homme révolté ». Le politiquement correct stérile qui est de rigueur aujourd’hui en France a supprimé jusqu’à la possibilité même que de tels héros apparaissent. Voilà pourquoi les français ont jeté leur dévolu sur un étranger. Je pense que cela leur sera bénéfique ».

Au-delà d’un roman d’apprentissage, les français trouvent dans Limonov un bel et accessible roman sur la Russie, où l’on a l’impression de comprendre ce qui s’y passe depuis soixante ans. Pédagogue sans être ennuyeux, Carrère se met à la place de ceux qui ne savent rien de l’histoire russe. Des parallèles opportuns viennent relier les lieux et personnages avec leurs alter egos français : Kasparov devient ainsi « une sorte de François Bayrou », OMON, « l’équivalent russe de nos CRS », tandis que deux semaines avec Limonov, c’est comme si on était venu « interviewer à la fois Houellebecq, Lou Reed et Cohn-Bendit ».

« C’est parfois bienveillant, parfois hostile. On sent que l’auteur est un intellectuel et un bourgeois », écrit Limonov. Et note que « les intellectuels français ont toujours eu un penchant pour les voyous ». Le livre, il dit – non sans coquetterie – ne l’avoir que feuilleté. Limonov n’est pourtant pas insensible à cette nouvelle gloire puisqu’il s’applique, sur son blog, à répertorier les critiques françaises du livre et avoue qu’il « s’amuserait bien » si « sa biographie » par « un célèbre écrivain français » trouvait un éditeur en Russie.

Le succès de Carrère, il aimerait bien le faire sien. En France, écrivain excentrique dans les années 1980 à la réputation devenue sulfureuse après sa participation à la guerre en Bosnie, Limonov est surtout connu en Russie comme le leader d’un parti national-bolchévique en perte de vitesse, pointé du doigt pour son allure fascisante et son influence néfaste sur ses jeunes adhérents dont beaucoup croupissent en prison. Ayant échoué à rassembler les représentants épars de l’opposition russe, Limonov en reste néanmoins l’une des figures les plus flamboyantes, le seul en qui on ressent une force réelle, des convictions, et peut être le souffle d’une biographie.

Si l’auteur a longuement hésité avant de terminer son roman, Limonov, lui, trouve « qu’il est trop tôt de terminer le roman de [sa] vie. (…) J’appréhende de ne pas parvenir à atteindre Valhalla, cette caserne heureuse. »

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