Currentzis fait de Perm et de sa musique une destination

Teodor Currentzis. Photo : Itar-Tass.

Teodor Currentzis. Photo : Itar-Tass.

Le chef d’orchestre Teodor Currentzis est bien connu pour son style de direction expressif, un engagement envers la performance authentique et le perfectionnisme, et dorénavant, le seul endroit où l’on peut le voir, c’est à Perm (Oural).

À 39 ans, Teodor Currentzis dit n’avoir «  jamais vraiment voulu être chef d’orchestre, c’est juste ainsi que les choses ont tourné ». « Voyez-vous, raconte-t-il, j’ai toujours été un très bon musicien, et quand je jouais avec d’autres personnes, j’étais toujours celui qui faisait tout le phrasé et la conception. Dans chaque groupe, à chaque fois, j’étais le leader. »

Teodor Currentzis, chef d’orchestre de l’Opéra ballet de Perm vit en Russie depuis 17 ans, mais sa carrière en tant que chef d’orchestre a débuté au Conservatoire national grec, à Athènes, la ville où il est né, et où il a étudié le solfège et les instruments à corde. Là-bas, ainsi qu’à l’Académie d’Athènes, il a aussi été formé au chant, mais finalement, ce sont ses capacités de chef d’orchestre qui ont pris le dessus.

« Tout le monde pensait que je devais être chef d’orchestre. J’ai commencé à prendre des cours, juste pour acquérir quelques connaissances supplémentaires et ne pas me sentir stupide derrière le pupitre de chef d’orchestre. Mais là encore, mes professeurs m’ont dit que c’était ce à quoi j’étais voué, que je ne devrais jamais abandonner, quoiqu’il en soit », poursuit-il.

Teodor Currentzis s’est rendu en Russie pour y étudier la direction d’orchestre au prestigieux Conservatoire d’État de Saint-Pétersbourg aux côtés d’Ilia Moussine, qui compte parmi ses étudiants Valeri Guerguiev, Iouri Temirkanov et Vassili Sinaïski. Diplômé en 1999, Teodor Currentzis a décidé de poursuivre sa carrière au-delà des frontières des capitales russes.

« Moscou est fascinée par sa propre histoire, ses traditions. C’est la vitrine de la Russie. Saint-Pétersbourg, d’un autre côté, est une ville extraordinaire, mais il est impossible de la faire bouger. C’est pourquoi toutes les choses innovantes et avancées viennent de province », estime-t-il.

De 2004 à 2010, Teodor Currentzis a été directeur musical et chef d’orchestre à la tête de l’Opéra ballet de Novossibirsk, mais en janvier dernier, il a été nommé directeur de la création de l’Opéra ballet de Perm, où une grande révolution culturelle est en préparation, sous la baguette du gouverneur de la région, Oleg Tchirkounov.

Teodor Currentzis n’est pas arrivé seul à Perm, il était accompagné de MusicAeterna, l’ensemble spécialisé dans les interprétations historiques qu’il a lui même créé après avoir été nommé à Novossibirsk. Orchestre de chambre à l’origine, MusicAeterna prend de l’ampleur, développant un répertoire symphonique et se prépare à donner des concert de premières d’opéra, déjà planifiés plusieurs années à l’avance.

Bien que la décision de Teodor Currentzis de quitter les plus grandes villes ne soit pas typique du monde de la musique, ce n’est une surprise pour personne, s’agissant de quelqu’un qui souhaite faire de la musique plus que faire de l’argent. Selon le chef d’orchestre, les Européens se rendent à des concerts de musique classique plus par sens des traditions que pour une recherche d’expérience émotionnelle. En Europe, les musiciens sont comme des employés de bureau, qui se lèvent et quittent les lieux aussitôt la fin de la répétition. Les choses sont différentes à Perm.

« Je ne regarde même pas la pendule. Hier, nous avons fini un peu plus tôt, aujourd’hui, un peu plus tard. Il n’y a pas « ta vie », « sa vie », « ma vie », il n’y a que « notre vie ». Et une fois par semaine, on se rassemble tous pour lire de la poésie à la lumière des bougies ou pour jouer de la musique, de l’époque médiévale à la musique moderne. Nous aimons tous ça, même si cela signifie que nous sommes sur le pont 13 heures par jour sans poser nos instruments », ajoute-il, décrivant sa relation avec les musiciens.

Les représentations de MusicAeterna ne retenaient que peu l’intérêt du public russe dans les années 1990. Leurs concerts avaient lieu dans de petites salles, à moitié vides, mais il s’agit pourtant de l’ensemble qui a remis les interprétations authentiques à la mode. 

« Durant les huit dernières années, nous avons constamment joué devant des salles pleines, et des stars européennes du mouvement, comme William Christie, Philippe Herreweghe et Ton Koopman, se sont également emballés, ce qui est formidable », selon Teodor Currentzis. « Bien sûr, c’est à Marc de Mauny, l’actuel manager du Théâtre de Perm, que revient le crédit, dans sa plus large partie, de la popularisation de l’interprétation authentique. Il est l’un des fondateurs du Early Music festival. Cela fait des années qu’il œuvre pour la popularisation de cette culture. »

Teodor Currentzis a également contribué de façon significative à d’autres genres musicaux. L’opéra Wozzeck, d’Alban Berg, qu’il a présenté au Bolchoï il y a deux ans, sous la direction de Dmitri Tcherniavov, a été encensé non seulement par les amateurs de théâtre, mais aussi, de façon plus inattendue, par la critique qui connaissait bien l’œuvre.

« Il est surprenant que la musique d’Alban Berg, un expressionniste, membre de la seconde école de Vienne, tenant de l’atonalité, puisse résonner ainsi sans retenue, de façon si belle, si distincte et pure, malgré tout ce tumulte chaotique », s’était à l’époque enthousiasmé un critique du quotidien Kommersant, après la première.

Parmi les autres productions du chef d’orchestre, on trouve Aïda, à Novossibirsk, récompensé du Masque d’or, Don Carlos à l’Opéra national de Paris et Macbeth, d’abord à Novossibirsk puis à Paris. La première de Teodor Currentzis à l’Opéra de Perm sera Cosi fan tutte de Mozart, en septembre.

« Nous allons donner l’exemple de ce que nous appelons le ‘purisme’ au théâtre », reprend le chef d’orchestre, décrivant à l’avance ce à quoi peuvent s’attendre les spectateurs. « Nous allons aller contre les traditions contemporaines des chefs d’orchestre européens. Parce qu’aujourd’hui, le courant principal est exactement le même partout : des écrans géants sur scène, une action déplacée à l’époque moderne, une intrigue qui a changé, et ainsi de suite. Ça ressemble à un show télévisé. »

« C’est pour cette raison que notre production est si conservatrice, une véritable production théâtrale du XVIIIème siècle, complexe et cultivée. Il y a le moins possible de mouvements, comme les anciennes règles l’exigent, et un psychologisme total. Nous voulons que les gens voient la différence entre le théâtre comme il était à l’époque et comme il est maintenant. »

 

Teodor Currentzis prend son nouveau poste très au sérieux. Débutant à la saison prochaine, il ne collaborera plus avec aucun autre orchestre ou opéra russe. On ne pourra l’entendre qu’à Perm. Peut-être cela fera-t-il finalement naître un tourisme musical en Russie.

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