Immigration : comparatif Russie - UE

Crédits photo : Itar-Tass.

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Formation de sociétés polyethniques dans l’espace post soviétique et dans l’Union Européenne : à quel point les problèmes rencontrés par Moscou et Bruxelles peuvent-ils être comparés ?

Jusqu’où peut on comparer les problèmes rencontrés par Moscou et Bruxelles dans la formation de sociétés polyethniques ? L’intensification des flux migratoires est l’un des signes de la mondialisation. Dans certains cas, ce processus est stimulé par les États eux-mêmes ou par des formations méta-étatiques. Il est alors vu comme l’un des éléments de la formation d’une nouvelle identité. Tel était le cas en URSS, où l’on rêvait d’un peuple sovié­tique conçu comme « une nouvelle communauté historique » , et c’est ce qui se passe aujourd’hui au sein de l’Union européenne qui a doté les États membres d’un espace économique et législatif commun. Toutefois, la migration procède beaucoup plus souvent d’un choix individuel effectué par des personnes désireuses d’améliorer leurs conditions de vie et/ou de fuir la violence.

Ces deux processus mènent à la formation de sociétés multiculturelles. De ce point de vue, la Russie et les pays de l’Union européenne d’aujourd’hui se ressemblent sur bien des plans. Au sein de la Fédération de Russie, les Russes, nationaux en titre, constituent 80% de la population, sans compter près de 3% de personnes issues de peuples slaves proches. Depuis plusieurs années, la Russie accueille jusqu’à 600 000 migrants par an. Leur nombre total atteint, selon les différentes estimations, de 7 à 12 millions de personnes, soit 5 à 8% de la population du pays. Dans les grands pays de l’UE, on compte 80 à 86% de nationaux, 2 à 4% de résidents provenant d’autres pays européens et 6 à 10% d’immigrants venant de pays hors Union europénne. En Russie comme en Europe, une part significative des migrants vient de pays et de régions qui diffèrent sensiblement du point de vue ethnique et confessionnel, ce qui provoque parfois de sérieuses tensions sociales.

Bien évidemment, cela provoque de nombreux problèmes, en Russie comme dans l’Union européenne. Du point de vue économique, il s’agit surtout du caractère illégal d’une grande partie de l’immigration, une clandestinité qui réduit la collecte d’impôts et offre un terrain favorable à la corruption. Du point de vue social, c’est l’émergence de diasporas et de communautés fermées assorties de liens interpersonnels spécifiques et un rapport souvent dédaigneux aux lois et traditions locales. Du point de vue politique, le problème se traduit en premier lieu par le caractère ethnique et religieux qui ressort des conflits sociaux, ce qui les rend parfois plus exacerbés et violents. Tout ceci, en somme, conduit à l’augmentation de l’agressivité de la société vis-à-vis des migrants en particulier et envers les représentants des groupes ethniques étrangers en général, à une plus grande influence des partis nationalistes et extrémistes, à l’exacerbation des penchants violents de la société. Les évènements de décembre 2010 sur la place Manezhnaïa à Moscou, comme la fusillade massive de citoyens paisibles en Norvège en juillet 2011, font partie de ce genre de manifestations. Malheureusement, ni l’Europe, ni la Russie n’ont pour l’instant arrêté une position claire sur les limites de la « particularité » des minorités ethniques et sur les standards du comportement des indigènes vis-à-vis des migrants.

En Russie, « l’ État social » est beaucoup moins développé que dans l’UE. L’immigration y revêt donc un caractère plus temporaire. En règle générale, les migrants rentrent dans leurs pays après une période de travail en Russie puisque les perspectives d’obtention de la nationalité russe sont très limitées et les aides sociales inexistantes. De surcroît, le statut légal d’un migrant est le plus souvent très précaire, et le taux d’extorsions de la part des forces de l’ordre envers les migrants est élevé. Dans l’UE, les mouvements migratoires sont au contraire orientés vers l’ancrage et vers le regroupement familial. Plus de 45% des arrivants en France (et seulement 7% des migrants aux États-Unis), se font enregistrer en tant que chômeurs ou font enregistrer des membres de leur famille au bout de la première année de résidence légale. En outre, une partie importante des migrants diffère sensiblement des autochtones par son identité religieuse. Par conséquent, les aides économiques de l’ État et le refus de respecter les traditions et les institutions du pays d’accueil provoquent une tension sociale importante, plus visible au sein de l’Union européenne qu’en Russie. Cela s’explique partiellement aussi par le fait que la Russie et l’Union soviétique, pendant des décennies, se développaient « par nature » comme des pays multinationaux, alors que dans l’UE, les États se sont formés sur une communauté d’histoire, de culture, de langue et de traditions. En son sein, l’immigration massive venant de l’extérieur du continent est un phénomène encore récent.

La Russie et l’Europe unifiée sont obligées de rechercher de nouvelles formules pour ré­soudre le problème des mouvements migratoires. Ce problème s’aggrave du fait qu’il existe depuis longtemps en Russie des régions (les républiques du Nord-Caucase) ayant des populations musulmanes prédominantes envers lesquelles les habitants des métropoles gardent certains préjugés et, en ce qui concerne l’Europe, de telles zones apparaîtront inéluctablement (la Bosnie-Her­zégovine, l’Albanie voire la Turquie). C’est pourquoi le pro­blème de la construction d’une société polyethnique stable en Russie et en Europe ne se réduit pas aux défis engendrés par l’immigration. La Russie et l’UE devront faire de gros efforts en faveur du dépassement des préjugés nationalistes, ce qui n’est réalisable que dans le cadre d’un équilibre équitable entre les droits et les responsabilités des citoyens et des résidents, se conjuguant raisonnablement avec l’affirmation de l’État laïque au service d’une nation unifiée.

Vladislav Inozemtsev est docteur ès sciences économiques, chef de la Direction exécutive du Forum politique mondial.

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